Pierre Maudet ne payait pas lui-même sa cotisation au PLR

Psychodrame politiqueMoment de vérité pour Pierre Maudet? La direction du PLR a dévoilé au Comité directeur les dessous d’une association de soutien en faveur de l’élu.

Alors qu’une demande de démission de Pierre Maudet est dans l’air, le comité directeur du PLR a temporisé lors de la réunion de mardi matin. Son président Alexandre de Senarclens s’est exprimé de façon laconique devant les médias. Prochain épisode vendredi.

Alors qu’une demande de démission de Pierre Maudet est dans l’air, le comité directeur du PLR a temporisé lors de la réunion de mardi matin. Son président Alexandre de Senarclens s’est exprimé de façon laconique devant les médias. Prochain épisode vendredi. Image: AYMERIC DEJARDIN-VERKINDER

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C’est l’heure du grand déballage. Réuni exceptionnellement mardi pour déterminer du sort de Pierre Maudet, prévenu d’acceptation d’un avantage lié à son voyage à Abu Dhabi en novembre 2015, le Comité directeur du Parti libéral-radical (PLR) a découvert de surprenants arrangements financiers de son magistrat. Ses propos tenus en septembre sur Léman bleu résonnent aujourd’hui étrangement: «Les Genevois savent que je ne suis pas un homme d’argent, mais de pouvoir.»

Après une enquête interne, la direction du PLR a révélé à une trentaine de membres du Comité directeur certaines pratiques de Pierre Maudet. Des zones d’ombre autour d’une mystérieuse association de soutien au nom du magistrat, créée en 2012, ont ainsi été levées. Cette entité apparaît dans la procédure pénale, puisque des protagonistes du voyage en sont, entre autres, des donateurs. Le rôle de cette association a été caché par Pierre Maudet aux instances de son parti, comme nous l’avons publié en octobre (lire ci-contre).

«Méthodes de délinquants»

Dans un tweet des avocats de Pierre Maudet, Mes Grégoire Mangeat et Fanny Margairaz, le PLR a appris le 11 novembre que les comptes du comité de soutien étaient rendus accessibles à la présidence du parti. Cyril Aellen, vice-président du PLR et chef de groupe au Grand Conseil, les a donc épluchés la semaine passée. Ses découvertes ont soufflé bon nombre des membres du Comité directeur.

Il apparaît que le conseiller d’État n’a pas lui-même payé de sa poche la contribution obligatoire au PLR, fixée à 10 000 francs par an. En réalité, c’est son comité de soutien, alimenté par des dons de tiers, qui a réglé la facture à cinq reprises entre 2013 et 2018, a dévoilé Cyril Aellen devant l’assemblée. Autrement dit, cet arrangement financier était inconnu de la direction actuelle du PLR.

Comment le conseiller d’État s’y est-il pris? Son association de soutien, dont il n’était plus membre depuis 2013, virait 10 000 francs sur le compte d’un des deux autres membres. Cet exécutant payait personnellement, mais au nom de Pierre Maudet, la cotisation due, au moyen d’un bulletin de versement. Sans connaître le procédé, le parti délivrait au final à l’enfant prodige de la politique une attestation fiscale. Un document usuel permettant d’obtenir une déduction d’impôts. À ce stade, nous ignorons s’il en a fait usage.

L’association de soutien à Pierre Maudet a été dissoute cet été, comme nous l’avons révélé en octobre. On apprend aujourd’hui qu’à la clôture du compte, l’entité a versé au même membre un solde conséquent, soit plus de 50 000 francs. Ce fidèle de Pierre Maudet a retiré l’argent en liquide et, quelque temps après, a tenté de le verser sur le compte du magistrat. Une opération refusée par son établissement bancaire. Qu’à cela ne tienne, l’exécutant s’est rendu dans plusieurs offices pour verser la somme au magistrat par tranches, en cinq fois. De cette façon, l’origine des fonds n’apparaissait pas. «Des méthodes qui n’avaient pour but que d’empêcher la traçabilité des fonds, à l’instar des méthodes employées par les délinquants dans le domaine de la criminalité financière», a pointé Christian Lüscher, selon plusieurs témoins.

Les 105 000 fr. de Manotel

C’est ainsi que Pierre Maudet a pu procéder au début du mois juillet, en pleine tourmente liée à son voyage litigieux, à une donation de 50 000 francs au PLR. Il avait au préalable informé la direction actuelle du PLR de l’existence de cette association et son intention de faire un don. Mais, prudent, le président du PLR Alexandre de Senarclens lui avait demandé de transmettre la liste complète des donateurs ou de formaliser le don.

Ce modus operandi exposé au Comité directeur n’a pas suscité de contestation de Pierre Maudet. Ni d’excuses formelles. Il a précisé que le Ministère public avait connaissance des comptes.

Ce n’est pas tout. La direction du PLR a également apporté des éclaircissements au sujet du Cercle Fazy-Favon, créé en 2011 dans le dos des libéraux pour capter le trésor de guerre des radicaux de la Ville de Genève. Cette discrète association est également pilotée par Pierre Maudet, même s’il s’en défend. L’un de ses quatre membres, le conseiller national Hugues Hiltpold, a clairement indiqué le 16 novembre dans nos colonnes que Pierre Maudet en avait la signature. Élément rappelé ce mardi devant sa famille politique.

Quant à l’argent du Cercle Fazy-Favon, là aussi, des explications ont été apportées. En plus des jetons de présence des radicaux, ce cercle a recueilli quelques dons. Le groupe hôtelier genevois Manotel s’est montré généreux. Selon notre enquête du 10 novembre, la société a versé ces dernières années environ 100 000 francs au total au Cercle Fazy-Favon et à l’association de soutien à Pierre Maudet. Un montant «très éloigné de la réalité», a contesté Me Mangeat dans un tweet.

En fait, la somme exacte s’élève à 105 000 francs, a livré le conseiller national Christian Lüscher devant le Comité directeur. Sur ce montant, 25 000 francs ont été rétrocédés en début d’année à Manotel, a précisé Cyril Aellen. À ceci s’ajoute la facture prise en charge par Manotel de l’apéritif préparé pour plus de 200 convives, invités le 6 mars dernier aux 40 ans de Pierre Maudet. Une fête présentée récemment par le magistrat comme le lancement de sa campagne électorale au Conseil d’État, alors que l’adresse email de l’invitation était sans ambiguïté: 40ans@pierremaudet.ch.

Avant ce long inventaire dressé par des ténors du parti, Pierre Maudet s’est exprimé de manière «lisse et habile, en essayant de déminer le terrain», ont observé ses pairs. À sa sortie, le conseiller d’État n’a fait aucun commentaire devant les médias. Quant à son défenseur Me Mangeat, il n’a pas tardé à réagir sur Twitter: «J’espère que les tweets qui ont pu crisper n’étaient pas ceux rappelant la présomption d’innocence, sa définition, ses belles exigences, toutes consubstantielles à la démocratie.»


«Il veut se battre, parce que c’est son caractère»

Mes Grégoire Mangeat

Les deux avocats de Pierre Maudet contestent toute manœuvre financière du magistrat. Interview.

Étape marquante de l’affaire, la réunion du Comité directeur du PLR fait réagir assez longuement pour la première fois Mes Grégoire Mangeat et Fanny Margairaz, avocats de Pierre Maudet.

Pourquoi Pierre Maudet a-t-il fait payer ses cotisations au PLR à cinq reprises ces dernières années par une association de soutien à son nom?

Ces paiements ne concernent que la seule contribution de mandat, à l’exclusion des autres cotisations. Ils sont strictement conformes aux statuts de cette association de soutien. Cette dernière avait en effet pour but de promouvoir sa candidature au Conseil d’État genevois, puis de soutenir plus généralement son action politique. De plus, en cas de dissolution, il était prévu que l’actif disponible revienne à son parti ou à une institution poursuivant un but d’intérêt public analogue.

Votre client a-t-il conscience d’avoir trompé ses donateurs mais aussi son parti

Cette accusation est inadmissible. Dès lors que ces versements sont conformes aux statuts, nous ne voyons pas en quoi les donateurs auraient été trompés. S’agissant de son parti, il connaissait l’existence de cette association de soutien depuis sa constitution. Le PLR Ville de Genève a du reste versé 20 000 fr. à cette association pour soutenir la campagne de notre client en avril 2012 déjà.

Sachant que cette manœuvre financière n’était pas éthique et pourrait même s’avérer répréhensible, comment le chef de la Sécurité l’explique-t-il?

Votre question est à la limite de l’acceptable. Comme nous vous l’avons expliqué, il n’y a pas de manœuvre. Quoi qu’il en soit, Monsieur Maudet a déjà envoyé spontanément au Ministère public et à l’Administration fiscale cantonale l’entier de la comptabilité de l’association de soutien. Le Ministère public dira ainsi lui-même s’il y a eu manœuvre, pour reprendre vos termes.

Vous avez contesté le montant du don total de Manotel d’environ 100 000 fr. Selon le PLR, il est précisément de 105 000 fr. Comment l’expliquez-vous?

Les chiffres articulés ne sont pas exacts. Soyons précis. L’association de soutien a reçu 55 000 fr., en deux versements, l’un en 2012, l’autre en 2013, en lien avec l’élection partielle au Conseil d’État, puis l’élection ordinaire de l’année suivante. Cet argent a été utilisé pour couvrir différents frais de campagne usuels, tels que l’impression de flyers, la réalisation d’un site internet, une campagne d’affichage, des annonces dans la presse, ou encore l’organisation d’événements de soutien. En janvier 2018, un versement supplémentaire de 25 000 fr. a été refusé par l’association, puis retourné, car ce financement n’était pas nécessaire. Quant au Cercle Fazy-Favon, il a reçu un don de 25 000 fr. en août 2013. Cet argent a notamment été utilisé pour des frais de campagne similaires et parfaitement explicables. Nous précisons encore que dans le cadre de la campagne à l’élection au Conseil d’État de 2018, Manotel a offert une contribution en nature, en hébergeant une soirée de soutien en mars de cette année, à l’occasion de l’anniversaire de notre client.

Il est établi que Pierre Maudet a menti à son parti, aux députés, au Conseil d’État, aux médias. Il n’avoue que poussé dans ses retranchements. Comment peut-il encore espérer inspirer confiance?

Votre répétition litanique des erreurs du passé veut occulter le chemin parcouru. Monsieur Maudet, même s’il eût été inspiré de le faire un peu plus tôt, a avoué sa faute. Sa collaboration dans le cadre de la procédure est entière. Alors oui, dès lors que le mensonge appartient à la matière et aux épaisseurs humaines, la confiance, même érodée, peut être regagnée. C’est l’expérience que nous tous avons fait au moins une fois dans notre vie.

Le PLR laisse à Pierre Maudet jusqu’à vendredi pour prendre ses responsabilités. Que lui conseillez-vous de faire?

Le courage et la détermination de notre client sont intacts. Sa volonté de servir celles et ceux qui l’ont élu est intacte. Nous lui conseillons de se battre, parce que c’est son caractère, parce que ses compétences et son bilan n’ont jamais été remis en question, et parce qu’il veut encore donner l’entier de son temps à son canton, comme il l’a toujours fait.

Vu le développement de la procédure pénale, ne prend-il pas en otage les institutions qu’il prétend défendre en restant en poste?

De quoi parlez-vous? Depuis trois jours, nous entendons la complainte d’une procédure devenue complexe, susceptible d’enlisement, alors que l’immunité de notre client n’a été levée qu’il y a deux mois. De plus, deux des volets présentés depuis cet été comme particulièrement accablants se sont sensiblement dégonflés. La présomption d’innocence commande donc une forme de patience, de courage et de respect qui sont à mille lieues de l’agitation politique et très circonstancielle de ces trois derniers jours.

Sophie Roselli et Marc Bretton

Créé: 20.11.2018, 21h51

Confusion autour du comité de soutien

L’association de soutien à Pierre Maudet crispe au plus haut niveau du Parti libéral-radical (PLR). Et pour cause, son rôle a été découvert par les instances du parti peu à peu depuis cet été, selon nos enquêtes. Et pourtant, Pierre Maudet assure aujourd’hui que ce comité de soutien était connu des instances du parti dès sa création en 2012. Après avoir recherché des documents, Alain-Dominique Mauris, premier président du PLR, en a retrouvé la trace, a-t-on lu lundi dans un blog journalistique. À la «Tribune de Genève», il confirme que la direction du PLR de l’époque était au courant, mais nuance: «Il faut se souvenir du contexte. En 2012, il n’y avait plus d’argent dans les caisses du PLR. Pierre Maudet m’avait dit qu’il avait un comité de soutien appelé «Les amis de Pierre Maudet», sans plus de détails. Ce n’est pas illégal. Dans mon esprit, c’était un groupe d’opportunité dédié à l’élection partielle au Conseil d’État. Après cela, je ne m’en suis plus soucié. Aujourd’hui, je ne sais même pas si ce comité correspond à l’association de soutien dont on parle.» Une chose est sûre, une certaine confusion règne encore au sein du PLR autour de cette association. S.R.

Comment le PLR a repoussé son vote sur la démission

Le sort de Pierre Maudet reste en suspens. Alors qu’une demande de démission est dans l’air, le Comité directeur du PLR, réuni mardi matin, temporise. Une nouvelle séance est prévue ce vendredi. Au cours des débats, les partisans du magistrat cantonal et ses adversaires, dont les élus nationaux, ont croisé le fer. Voici le déroulement des discussions relatées par nos témoins. Après le président Alexandre de Senarclens, le conseiller d’État prend la parole: il rappelle l’affaire et se serait «présenté en victime d’une cabale médiatique».

Le conseiller national Christian Lüscher reprend la balle au bond. Il rappelle le calendrier des mésaventures du parti, la succession des révélations. Les victimes? Ce sont les membres du parti, aurait-il dit. Puis il aurait terminé par un appel à la démission. Il est soutenu par le chef de groupe des députés, Cyril Aellen. Le ton monte lorsqu’un membre appelle à créer un «comité des sages» se substituant à la présidence et au Comité directeur. Cette solution, pouvant être vue aussi bien comme un désaveu de la direction que comme une pacification du parti, est examinée. En outre, la question de sa légalité se pose, cet organe n’ayant pas d’existence statutaire. C’est à ce moment-là, une demi-heure avant la fin de la séance, que Pierre Maudet est prié de quitter la salle. Il s’éclipse par une porte dérobée, à l’arrière du bâtiment. En son absence, trois votes sont mis sur la table: la création du comité de sages, la demande de démission du magistrat, le report de toute décision durant une ou deux semaines. C’est cette solution qui sort gagnante. Le président du PLR, Alexandre de Senarclens, entouré des conseillers nationaux Christian Lüscher et Hugues Hiltpold, ainsi que de Cyril Aellen, sort sur le seuil. Face aux médias, sa déclaration est laconique: «Le comité a reçu des informations sur la procédure pénale et les différents comités de soutien de Pierre Maudet.

Vu l’heure tardive, le comité a décidé de se revoir à brève échéance.» Il s’agira de se pencher sur la communication du parti sur l’affaire et également de se déterminer à nouveau sur le fond: savoir s’il appelle «Pierre Maudet à prendre ses responsabilités». La ligne du wait and see suivie jusqu’ici, qui consiste à condamner les agissements du conseiller d’État et à s’en remettre à la décision de la justice pour le reste, est abandonnée. Au profit de quoi C’est la question. Il est tout sauf sûr que la nouvelle réunion débouche sur quoi que ce soit. Car les membres sont divisés. Selon des pronostics internes, un vote de défiance envers le magistrat mis en cause, s’il avait eu lieu seul, l’aurait emporté de peu. Mais la direction d’un grand parti, même pour apurer les comptes, peut-elle déclencher une crise en s’appuyant sur une faible majorité? D’un autre côté, un parti peut-il supporter pendant des mois une situation de conflit sans la trancher?
M.BN, E.BY, M.M.

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