Le portrait accablant du pensionnat de la honte

Abus sexuelsLe rapport commandé par Mgr Charles Morerod fait la lumière sur les abus commis à l'Institut Marini, sur le fonctionnement de l'Eglise et de la société de l'époque.

L’Institut Marini accueillait une centaine de pensionnaires. Il a été le théâtre de graves abus entre les années 1920-1950.

L’Institut Marini accueillait une centaine de pensionnaires. Il a été le théâtre de graves abus entre les années 1920-1950. Image: Keystone

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Sous le regard grave de quatre statues de bois, quatre êtres de chair: Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, et trois chercheurs chargés de faire la lumière sur les abus sexuels commis jusqu’au milieu des années 50 à l’Institut Marini, aux Montets (FR). Une atmosphère digne et solennelle pour la publication, mardi, du rapport commandé par Mgr Morerod. Une émotion palpable dans l’assistance où figuraient plusieurs personnes âgées, victimes ou proches.

«Ce travail, il fallait le faire, a déclaré Mgr Morerod. Il fallait dire les faits pour lever la chape de silence qui les entourait.» Le prélat a reconnu qu’il n’arrivait pas à saisir le phénomène des abus lorsqu’il en a eu connaissance. «Il a fallu que je rencontre des victimes.» Aujourd’hui, l’Eglise catholique a changé d’attitude, a souligné l’évêque, rappelant les demandes de pardon de son prédécesseur, Mgr Genoud, et des papes Benoît XVI et François, auxquelles il s’est associé. Si des abus ne peuvent jamais être exclus à l’avenir, l’institution a pris des mesures de prévention. Les victimes disposent dés­ormais d’interlocuteurs et un fonds d’indemnisation national a été créé.

Les recherches menées par le groupe de travail dans la correspondance échangée avec l’Institut Marini et l’évêché – qui en était directement responsable entre 1929 et 1955 – ont permis d’identifier au moins 21 enfants et adolescents victimes d’abus sexuels. Onze auteurs présumés, dont les deux prêtres qui assumaient la direction de l’établissement, ainsi que deux abbés, sont en cause. Mais deux affaires seulement ont abouti devant le Tribunal de la Broye. En 1954, un aumônier est condamné à 12 mois avec sursis et, deux ans plus tard, c’est au tour d’un surveillant d’écoper de la même peine (lire ci-dessous). Ces 21 victimes font partie d’un groupe de 32 pensionnaires mentionnés dans les archives de l’évêché car leur séjour à Marini a donné lieu à des plaintes – en raison de la nourriture, de punitions corporelles et d’autres maltraitances.

Récits de vies

Bien conscients que ces écrits ne pouvaient livrer qu’une trace officielle et incomplète des faits, les chercheurs ont également recueilli des témoignages à la suite de l’appel lancé il y a un an par Mgr Morerod. Parmi les 14 personnes interviewées, quelques-unes se sont désistées ou ont posé des restrictions. «Il s’agit de récits de vies, sur les conditions de vie à l’institut, les abus, leur impact et les traces durables qu’ils ont laissées dans l’existence des victimes», explique Pierre Avvanzino, expert de l’accompagnement des victimes de violence. Les témoignages mettent aussi en lumière les capacités de résilience et de reconstruction de certains pensionnaires.

Archives et témoignages ont permis aux chercheurs de déterminer en particulier quelle était la population de l’institut et comment les mauvais traitements et les abus ont pu se produire dans une impunité quasi totale durant des décennies. «Les pensionnaires se divisaient en deux catégories, explique l’historienne Rebecca Crettaz. De jeunes Romands catholiques, placés en majorité par des autorités ou des services sociaux, et des Alémaniques envoyés durant un an pour apprendre le français.» La première catégorie, plus isolée et vulnérable, a été la cible prioritaire des abuseurs. Une victime présente mardi à l’évêché raconte que les prêtres avaient tout loisir de repérer les victimes potentielles grâce à la confession imposée chaque semaine.

L’historienne Anne-Françoise Praz cite plusieurs facteurs qui ont favorisé ces faits: un institut de grande taille (une centaine d’élèves) avec une discipline de fer, l’Eglise catholique et la société fribourgeoise de l’époque. Les pensionnaires se trouvaient dans un rapport asymétrique par rapport à l’encadrement et ils éprouvaient un malaise profond face à des actes qu’on leur imposait et qui étaient réprouvés par ail­leurs. «Ils avaient le sentiment d’être pris au piège, sans recours ni écoute.»

Déni de l'Eglise

Archives et témoignages illustrent aussi la stratégie de déni systématique de l’Eglise catholique lorsque des «rumeurs» apparaissaient. «Des pressions ont été exercées sur les victimes, même durant les procès», relate Anne-Françoise Praz. Si des attouchements étaient avérés, les auteurs et la hiérarchie évoquaient des «familiarités imprudentes». De manière générale, la souffrance des victimes n’était jamais prise en compte. Les abuseurs imploraient le pardon de l’évêque. «Il y avait un mépris de la société à l’égard des enfants placés, en particulier des enfants illégitimes», rappelle l’historienne.

Enfin, la société fribourgeoise de l’époque, où l’Eglise catholique est encore toute-puissante, reste très hermétique à la problématique de la sexualité. D’ailleurs, il faudra attendre les années 60-70 pour que la gravité des abus sur les mineurs cesse d’être minimisée. «Dans ces conditions, on comprend que les victimes – et leurs parents, lorsqu’elles en avaient – aient eu peur de dénoncer ces faits», conclut Anne-Françoise Praz.

Créé: 26.01.2016, 21h45

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