La prévention dédramatise le sexting chez les ados

PédagogieLa police a revu son message de prévention sur les échanges d’images à caractère sexuel. Reportage avec des 11-12 ans.

La police cantonale vaudoise se déplace dans les classes pour sensibiliser les jeunes.

La police cantonale vaudoise se déplace dans les classes pour sensibiliser les jeunes. Image: ODILE MEYLAN

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Il suffit de peser sur la mauvaise touche de son smartphone pour provoquer des dégâts qui peuvent faire très mal, et même pousser certains jeunes au suicide. Ce jeudi-là, une classe 8P du collège de Mézières a pu s’en rendre compte en regardant une vidéo projetée par la police cantonale vaudoise.

Scène une: deux ados, une fille et un garçon, sont chacun dans leur chambre et s’envoient des messages avec leur smartphone: «Tu m’aimes? Prouve-le moi. Oui mais toi d’abord.» Ils se déshabillent et s’envoient des selfies où ils apparaissent nus (des nudes, dans la langue de Shakespeare).

Scène deux: le garçon partage les nudes avec ses potes. La fille avec sa meilleure amie. Scène trois, à l’école le lendemain: tout le monde est au courant. Les jeunes se tapent la honte. Ils sont moqués, insultés. C’est la panique. Scène quatre: le clip fait marche arrière, jusqu’au moment où les ados ont partagé les photos intimes. Au lieu de peser sur la touche «envoyer», ils pèsent sur la touche «supprimer», et s’endorment paisiblement.

Oser en parler

Le clip a duré trois minutes. Coproduit par la police cantonale et la police municipale de Lausanne avec l’appui de l’Unité de promotion de la santé et de prévention en milieu scolaire, le film se veut un support pédagogique diffusé dans toutes les classes 8P du canton. Il s’inscrit dans une action de prévention des délits et des dangers sur internet, avec un message mieux orienté et moins genré que celui de la campagne précédente.

Le sexting en soi, considéré comme un flirt high-tech, n’est plus montré du doigt. C’est la diffusion de sextos à des tiers, associée à des contraintes et à des menaces, qui est prohibée. Car ces dérapages peuvent avoir des effets dévastateurs. La vidéo montre aussi que les garçons, s’ils restent plus nombreux à diffuser des nudes à leurs potes, comme s’il s’agissait d’un trophée, ne sont pas toujours les coupables. Les filles craquent aussi, plus avec l’intention de confier un secret à leur meilleure copine.

À trois exceptions près, tous les élèves de la classe 8P (11-12 ans) possèdent un smartphone. Lorsque la sergente de la police vaudoise leur demande s’ils ont déjà reçu des messages douteux, une forêt de bras se lève. «J’ai reçu des news sur les lesbiennes», déclare une jeune fille, «et moi des gags un peu bizarres», lance un garçon.

«En avez-vous parlé autour de vous?» questionne la policière. Les réponses sont partagées. Certains n’ont pas osé. La sergente insiste: «Quand vous recevez un message qui vous pose un problème, parlez-en à quelqu’un en qui vous avez confiance.»

Anticiper les dérives

Retour au clip: «Qu’en avez-vous retenu?» Les enfants semblent avoir bien compris la leçon: «Qu’il faut être vigilant», «qu’il faut bien réfléchir avant de poster un message», «qu’il ne faut pas envoyer n’importe quoi»...

Auteure d’une thèse sur «Le sexting et les adolescent·e·s», défendue fin 2019 avec succès, la Nyonnaise Yara Barrense-Dias a collaboré à la réalisation de ce clip. Elle avait eu l’occasion de connaître la précédente action de prévention de la police vaudoise sur le sujet lors de son master en criminologie.

«En soi, le sexting n’est pas un mal. Il peut faire partie de la sexualité d’aujourd’hui, une pratique que l’on pourrait considérer comme des préliminaires 2.0»

«Cette campagne lancée en 2015, centrée sur un jeu vidéo intitulé «Serious game», était inadaptée et compliquée, remarque la doctorante. Elle reflétait surtout le regard des adultes, qui jugent systématiquement le sexting de façon négative.»

Yara Barrense-Dias explique qu’il a fallu revenir à la définition même du phénomène. «En soi, le sexting n’est pas un mal. Il peut faire partie de la sexualité d’aujourd’hui, une pratique que l’on pourrait considérer comme des préliminaires 2.0. Les problèmes apparaissent lorsque nous sommes en présence de pressions ou de menaces pour obtenir ce genre de contenu ou lorsque le sexto, censé rester privé, est partagé avec d’autres personnes. Le message n’est donc pas de condamner ou d’interdire le sexting, mais d’éviter ses dérives.»

En fait, il n’y a dérive qu’au moment où les personnes qui échangent ne sont plus consentantes ou que la situation leur échappe. Cela peut commencer par la pression d’un des deux partenaires sur l’autre, et cela s’aggrave dès l’instant où il y a rupture du lien de confiance en diffusant le message à des tiers sans le consentement du partenaire.

«Souvent, comme le montre bien le clip de prévention, on ne pense pas mal agir parce qu’on envoie le contenu à son superpote ou à sa meilleure amie et qu’on croit que cela n’ira pas plus loin, explique la Nyonnaise. Mais non, le sentiment de pouvoir gérer le transfert est une illusion. Il vaut donc mieux s’abstenir.»

Problématique reconnue

En Suisse, 43% des jeunes entre 11 et 19 ans ont déjà reçu des photos ou des vidéos intimes d’autres personnes sur leur téléphone ou leur ordinateur. À l’échelle vaudoise, difficile d’évaluer l’ampleur du phénomène. Comme le cyberharcèlement n’est pas une infraction pénale, il n’y a pas de statistiques. «Mais nous sentons que ce phénomène est en augmentation», précise Patrick Auberson, premier président du Tribunal des mineurs du canton de Vaud.

Olivia Cutruzzolà, cheffe de la Section prévention criminelle et relations avec les citoyens à la police cantonale vaudoise, ne cache pas la gravité du problème: «C’est régulièrement qu’un directeur d’école a affaire à des enfants en souffrance à cause de harcèlement. Cela nous préoccupe très sérieusement.»

Chef de la Brigade jeunesse à la police municipale de Lausanne, Jean-Marc Granger constate pourtant un progrès dans la prévention du phénomène. «Désormais, les milieux scolaires sont habitués à le traiter et peuvent endiguer la diffusion du message.»

Créé: 04.02.2020, 11h33

Quelles solutions et quelles mesures de prévention?

«Trouver des solutions aux dérives du sexting est compliqué, car une fois que la photo tourne, le mal est fait», explique Yara Barrense-Dias, qui donne pourtant quelques pistes aux victimes, mais aussi aux témoins, souvent complices du harcèlement, passivement ou activement. La priorité, c’est de supprimer le contenu le plus tôt possible de tous les smartphones. «Il ne faut pas hésiter à s’adresser aux réseaux sociaux pour signaler le problème et tenter de stopper la diffusion. Il faut casser la chaîne», insiste la Nyonnaise.

En même temps, elle recommande de chercher de l’aide auprès des amis, de l’école (médiateurs, enseignants, doyen, directeur) et des parents, «bien que les jeunes ont souvent plus de difficulté à parler à leurs parents, par peur de leur jugement moral». La doctorante estime aussi important de parler à la victime, pour la soutenir et la défendre, et non pas pour lui demander d’expliquer son acte ou lui dire qu’elle n’aurait pas dû. Et enfin, à l’auteur·e, qui n’avait pas forcément l’intention de nuire.

Les solutions étant compliquées à mettre en œuvre, Yara Barrense-Dias estime qu’il faut privilégier la prévention, et réorienter le message. «Jusqu’à présent, on s’est braqué sur la pratique du sexting et sur les victimes potentielles. Je pense qu’il faut davantage s’intéresser aux auteurs et aux témoins potentiels, à celles et ceux qui font que le sexting tourne mal. Le message doit aussi porter sur les discours sexistes adressés aux filles.»

Par ailleurs, la doctorante invite les milieux de la prévention à travailler avec les personnes relais, ou ressource, à l’école bien sûr, mais aussi dans les centres d’animation et les maisons de quartier. Et enfin, avec les grands oubliés de la prévention, les parents. «Il peut être difficile d’en parler ouvertement en famille et les parents se sentent très souvent démunis face au monde numérique, constate-t-elle. En collaboration avec Santé Sexuelle Suisse, nous avons créé des fiches Facile à lire et à comprendre (FALC), téléchargeables gratuitement»:
https://www.sante-sexuelle.ch/shop/fr/education-sexuelle.

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