«On nous traite comme des déchets!»

Prix Martin Ennals des droits humainsPorte-parole des requérants d’asile maltraités en Australie, Abdul Aziz Muhamat a été distingué hier à Genève. Il fustige des conditions de détention inhumaines à Manus.

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«Une partie de moi a de la peine à croire que je me trouve vraiment ici, à Genève, dans un endroit civilisé. Mon cœur et mon esprit sont restés à Manus.» Cette petite île de Papouasie-Nouvelle-Guinée, Abdul Aziz Muhamat, qui a reçu ce mercredi le Prix Martin Ennals pour les défenseurs des droits humains, devra y retourner dans deux semaines. Le Soudanais de 26 ans a exceptionnellement et temporairement été autorisé à quitter le centre de détention australien pour requérants d’asile situé à Manus, un lieu de sinistre réputation où il vit depuis six ans. Celui qui est devenu le porte-parole de ses compagnons d’infortune a finalement obtenu son visa il y a seulement une semaine, grâce à une invitation officielle de la Suisse en tant que finaliste du Prix Martin Ennals, décerné chaque année par dix ONG et soutenu par la Ville de Genève. Cette distinction lui a été remise des mains mêmes de la haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, lors d’une cérémonie à la salle communale de Plainpalais.

Une formidable tribune

Le prix est assorti d’une aide financière, mais pour Abdul Aziz Muhamat, le plus important est la formidable tribune que cela lui offre. Ses deux semaines de séjour en Suisse, il compte ainsi les mettre à profit pour témoigner des mauvais traitements subis dans le centre de détention. «Je veux passer la moindre minute ici à parler de la situation des réfugiés sur les îles de Manus et de Nauru», lance-t-il. C’est sur ces timbres-poste au milieu du Pacifique (voir carte ci-contre) que l’Australie, en échange d’une aide au développement fournie à la Papouasie-Nouvelle-Guinée et à l’État de Nauru, parque les demandeurs d’asile arrivés clandestinement par bateau. Or, derrière les paradisiaques plages de sable blanc bordées de cocotiers se cache un véritable enfer sur terre. Violences, torture, manque de soins médicaux: les conditions de détention inhumaines dans ces centres ont été dénoncées par les Nations Unies, entre autres.

Abdul Aziz Muhamat atterrit là-bas en 2013, après avoir fui la guerre au Darfour et les persécutions des autorités soudanaises. Passé dans un premier temps par l’Indonésie, un pays ami du Soudan, où il se rend compte qu’il n’est pas non plus en sécurité, il est finalement intercepté par les gardes-côtes australiens suite à trois tentatives de traversée en bateau, au cours desquelles plusieurs personnes trouvent la mort en mer.

Transféré à Manus, le jeune homme y subit les humiliations et violences infligées quotidiennement par les gardiens. «Tout est fait pour nous déshumaniser, dénonce-t-il. À Manus, on ne m’appelle plus que par mon numéro de matricule, QNK002. Nous sommes traités pire que des animaux, comme des déchets. On nous donne de la nourriture avariée à travers des grillages, comme si nous étions des bêtes sauvages.» Pour lui, le pire est la torture psychologique systématique. «Cela nous fait perdre tout espoir et toute foi en la vie ou en Dieu. On nous a volé nos rêves. Beaucoup d’entre nous en perdent la raison. Depuis que je suis à Manus, j’ai vu de mes yeux plus de 600 tentatives de suicide. Il y en a plusieurs chaque jour. Douze personnes, dont des enfants, sont décédées ainsi ou par manque de soins médicaux. L’une d’elles a même été battue à mort par les gardiens.» Ayant réussi à se procurer un téléphone portable, il alerte des ONG et des médias australiens.

Détenus à l’abandon

En 2015, les détenus font une grève de la faim de deux semaines. Considéré comme le meneur, Abdul Aziz Muhamat est mis à l’isolement. «J’ai été torturé et harcelé. Mais cela m’a donné encore plus de force pour me battre.»

Puis, en 2016, la justice de Papouasie-Nouvelle-Guinée déclare le centre de Manus anticonstitutionnel. Suite à cela, l’Australie en construit un nouveau, mais les détenus refusent de s’y rendre. Ils sont alors abandonnés à eux-mêmes, privés d’eau, d’électricité et de nourriture. Mais ils creusent des puits et achètent de quoi manger aux locaux. «C’étaient les plus beaux jours de notre vie! raconte le Soudanais. Nous étions enfin libres et avons bâti une société démocratique malgré les barrières linguistiques et nos origines variées.» L’armée et la police finissent cependant par reboucher les puits, avant d’emmener de force les détenus dans le nouveau centre, où le manque de lits et d’équipements médicaux n’améliore guère leur situation.

Pour Abdul Aziz Muhamat, le Prix Martin Ennals représente une reconnaissance internationale inespérée. «Nous avons été si longtemps ignorés, cela nous redonne un peu d’espoir. Dans deux semaines, je serai heureux de retourner à Manus pour retrouver mes camarades de détention et continuer le combat avec eux.»

Créé: 14.02.2019, 09h57

Deux autres finalistes

Deux autres défenseurs des droits humains figuraient parmi les finalistes du Prix Martin Ennals. Il s’agit du Colombien Marino Cordoba Berrio et de la Turque Eren Keskin.

Le premier se bat pour les intérêts de la communauté afro-colombienne, spoliée depuis longtemps de ses droits et de ses terres. Un combat qu’il mène au péril de sa vie, dans un pays où plus de 400 leaders sociaux et défenseurs des droits humains ont été tués au cours des deux dernières années.

Quant à l’avocate turque Eren Keskin, elle lutte depuis plus de trente ans pour faire avancer les libertés et droits fondamentaux dans son pays, notamment ceux des Kurdes, des femmes et de la communauté LGBTI. Elle a récemment été condamnée à douze ans de prison, entre autres pour son soutien à un journal kurde fermé par les autorités. Elle n’a pas pu obtenir de passeport pour venir à la cérémonie de remise du Prix Martin Ennals.

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