Le village pensait être enfin débarrassé du pédophile

EnquêteReportage dans la commune de Rue (FR), 1600 habitants, qui doit s’accommoder du retour d’un récidiviste connu.

Le pédophile habite depuis quarante ans dans la même maison, en face de l’école.

Le pédophile habite depuis quarante ans dans la même maison, en face de l’école. Image: Jean-Paul Guinnard

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C’était avant les Fêtes. Le fils de la coiffeuse court vers sa maman qui tient le salon situé à deux pas de l’école primaire. «Tu sais qu’il y a un pédophile dans le village?» balance l’enfant de 10 ans. Sa mère tente de le rassurer: «Ne t’inquiète pas, les maîtresses sont au courant.» Elle invente aussi un bobard. «J’ai dit à mon fils que des policiers en civil traînaient dans le coin pour surveiller le pédophile.» L’enfant n’est qu’à moitié rassuré. «Quand il vient au salon, il se met à la fenêtre et regarde la maison du pédophile», confie la coiffeuse.

Cette Fribourgeoise connaît très bien l’histoire de ce pédophile qui vit à Rue (FR), 1600 habitants, dix minutes en voiture de Servion. Elle n’est pas la seule… «Tous ceux qui ont grandi ici – la moitié du village – savent qui est cet individu», confirme Joseph Aeby, le syndic.

Assis dans un restaurant de Romont, l’élu boit un verre de blanc et secoue la tête. «On pensait que la page était enfin tournée et qu’on ne parlerait plus de lui», soupire-t-il. Le 9 novembre 2017, ils étaient nombreux à caresser cet espoir. Ce jour-là, le pédophile déjà condamné en 1971, 1988 et 2001 écope de plus de 4 ans de prison ferme pour avoir abusé d’un enfant de 9 ans au Bénin et d’un adulte qui souffrait d’un handicap mental à Rue. Il est placé en détention alors qu’il était arrivé libre au procès. «On a sorti la calculette, confie le syndic. On s’est dit qu’il avait 75 ans et qu’il devait purger 4 ans. On pensait qu’il ne sortirait jamais.»

«Il est de retour»

Mais, un mois plus tard, c’est le choc. Le syndic reçoit un message WhatsApp. «Salut, je ne sais pas si tu sais, mais le pédophile est de retour depuis hier», lui écrit un copain. Branle-bas de combat. Joseph Aeby discute avec un collègue du Conseil communal. Ils ne savent pas pourquoi le vieil homme qui habite… en face de l’école est dehors, mais ils sont persuadés que la nouvelle va provoquer un tollé.

«Le soir même, j’ai réuni l’Exécutif en séance extraordinaire. Ça arrive une fois tous les dix ans, affirme Joseph Aeby. J’ai appris entre-temps que le pédophile contestait le verdict et que le tribunal l’avait libéré dans l’attente du deuxième jugement.» Cette explication ne calme pas le syndic. «Pendant quarante ans, il y a eu une omerta autour de cette affaire. Peut-être parce que nous sommes un canton catholique. Le pédophile sortait dans le village, participait aux fêtes des sociétés locales et regardait les gens droit dans les yeux. Même si c’était écrit pédophile sur son front, tout le monde le saluait. On est bien élevés en Suisse.»

Faut-il fermer l’école?

Mais la courtoisie a ses limites. Joseph Aeby et ses collègues, scandalisés par la décision de la justice, décident de fermer l’école. «Nous estimions que le pédophile représentait un danger pour les enfants», explique le syndic. Les téléphones sonnent dans tous les sens. Le préfet de la Glâne, Willy Schorderet, et le conseiller d’État fribourgeois en charge de l’Instruction publique, Jean-Pierre Siggen, sont alertés.

«Je me suis renseigné, explique Jean-Pierre Siggen. On m’a rapporté que cet individu n’était pas un prédateur, mais qu’il s’en prenait à des enfants avec qui il a des relations affectives. On m’a aussi dit qu’il était suivi par le Service de probation. Je suis malgré tout étonné qu’il ait été libéré.»

Le conseiller d’État écarte l’idée de fermer l’école. «Si vous le faites, les enfants sont à la maison, mais pas forcément les parents. À l’école, les enseignants sont toujours présents. Je me suis assuré que la direction de l’école ait connaissance de cette affaire et qu’il y ait une surveillance accrue.»

Le préfet Willy Schorderet prend lui aussi des mesures. «Trois parents m’ont appelé et interrogé sur le danger. Je les ai rassurés. Via le syndic de la commune, j’ai demandé une surveillance accrue pendant la récréation, l’arrivée et le départ de l’école. J’ai tenu le même discours pour l’accueil extrascolaire. J’ai invité le personnel communal à être davantage attentif. J’ai enfin voulu que la gendarmerie soit plus présente.» «J’ai peur»

Commune, Conseil d’État, préfet, tous ont le même objectif: rassurer les parents. En décembre, le Conseil communal de Rue décide d’envoyer un courrier aux parents, sans évoquer l’affaire du pédophile, pour rappeler des règles de prévention. «Mais le journal La Liberté a évoqué l’affaire du pédophile libéré et cela a bouleversé nos plans, explique Magali Gianella, en charge des Ecoles. Nous enverrons malgré tout un courrier aux parents la semaine prochaine», affirme-t-elle.

Mardi, à 15h30, nous croisons plusieurs parents à la sortie de l’école, tous connaissent l’affaire. Une grand-maman confie que même si le pédophile habite en face de l’école depuis quarante ans, elle fait davantage attention depuis deux mois. «J’ai peur. Mon petit-fils aime bien faire le dernier bout du chemin seul, mais j’invente des excuses pour être avec lui jusqu’au dernier moment.»

Une mère de trois enfants confie être préoccupée «qu’un type comme ça soit dehors. Après son procès, je me suis dit qu’il ne sortirait jamais.» Elle a parlé de lui à ses enfants il y a plusieurs mois. «J’ai expliqué qu’il voulait faire l’amour avec des enfants et les toucher à des endroits où il n’avait pas le droit», dit-elle.

Les mères rencontrées font part de leur inquiétude, mais aucune ne cède à la panique. «Avant son procès, cet individu était déjà dehors. On connaît donc bien la situation, explique la maman de deux enfants de 4 et 6 ans. Et puis avec le remue-ménage de la commune et la médiatisation, le pédophile sait qu’il est dans le viseur. Il se tiendra à carreau.»


«Je ne suis pas un prédateur sexuel»

Mardi après-midi, alors que nous sommes sur le parking de l’école, nous apercevons le pédophile qui arrive chez lui en voiture. Nous nous approchons. «Je n’ai rien à dire. Appelez mon avocate», dit d’entrée le septuagénaire, surpris par notre visite. Il se ravise et accepte de discuter devant la porte de sa maison. «La pédophilie, c’est une maladie. Même le pape l’a reconnu», dit-il. Pour se dédouaner?

Nous lui demandons ce qu’il répond aux parents dont les enfants sont scolarisés près de sa maison et qui sont inquiets. «Les parents peuvent être tranquilles, leurs enfants ne risquent rien», assure-t-il. Il parle vite, il n’est pas à l’aise. «Je ne suis pas un prédateur sexuel. Même la justice le dit. Des enfants passent tous les jours devant chez moi, mais il n’y a jamais eu aucun problème», affirme-t-il.

Nous lui faisons remarquer qu’il a été condamné quatre fois et que l’inquiétude peut se comprendre. Le pédophile se met à pleurer. «J’ai été abusé quand j’étais enfant. La question du lien affectif joue un grand rôle dans mes passages à l’acte. Une lumière rouge devrait s’allumer, mais elle ne s’allume pas dans mon cas», dit-il.

Le vieil homme précise encore que cette histoire a déjà fait plusieurs victimes. On pense alors qu’il fait référence aux nombreux enfants dont il a abusé en plus de quarante ans. «La première victime c’est moi», n’hésite-t-il pourtant pas à dire. (24 heures)

Créé: 12.01.2018, 06h41

«La tentation peut s’avérer beaucoup trop grande»

Interview: Panteleimon Giannakopoulos, psychiatre et directeur médical de Curabilis

Un pédophile qui vit à côté d’une école aura-t-il automatiquement des envies?
La pédophilie fait partie des troubles de l’orientation sexuelle et un pédophile, par définition, est une personne attirée par les enfants. On ne peut pas affirmer catégoriquement qu’un pédophile vivant près d’une école aura des envies, mais il sera dans la même situation qu’un diabétique devant une pâtisserie. La tentation peut s’avérer beaucoup trop grande.

Le Ministère public dit que certains pédophiles sont des prédateurs alors que d’autres, à l’image du pédophile qui vit à Rue, abusent d’enfants avec lesquels ils ont des relations affectives. Est-ce possible?
De manière générale, je peux dire que les raisons des abus sexuels peuvent être très variées. Il y a des situations où l’utilisation de la sexualité est une façon d’affirmer le pouvoir dans des relations d’emprise. Ces personnes peuvent avoir une vie hétérosexuelle ou homosexuelle adulte, mais à côté de cela, elles ont des dérapages de comportement pédophile qui entrent en ligne de compte avec l’idée de dominer quelqu’un. L’objectif n’est pas tant la jouissance sexuelle avec des enfants parce qu’on n’arrive pas à le faire avec des adultes, mais plutôt de se dire que l’enfant est un objet qui nous appartient. On parle alors de perversion relationnelle.

Un pédophile peut-il guérir?
Avec la thérapie, il y a des cas où on peut l’amener à accéder à une sexualité adulte, homosexuelle ou hétérosexuelle. Cela ne veut pas dire qu’il n’aura pas de fantasmes autour des enfants.

Un parent apprend qu’un pédophile vit près de l’école. Doit-il en parler à son enfant?
Il faut parler à son enfant, qu’il y ait ou non un pédophile dans les parages. L’enfant doit être armé par rapport à une situation précise et non par rapport à une personne précise. Il convient de parler avec son enfant pendant la période de latence, c’est-à-dire quand les enfants peuvent comprendre même s’ils n’ont pas encore un accès clair à la sexualité. On peut leur expliquer qu’il y a des personnes qui peuvent les attirer, parfois en étant trop gentilles, et leur faire du mal, faire du mal à leur corps.

Il a l’interdiction de se trouver seul en présence d’enfants

Reconnu coupable d’actes d’ordre sexuel avec des enfants, de contrainte sexuelle et d’actes d’ordre sexuel commis sur une personne incapable de résistance, le pédophile a été condamné à
52 mois de prison ferme (4 ans et 4 mois) en novembre 2017. Il a fait recours contre cette décision. Le Tribunal cantonal l’a libéré tant que le recours n’est pas tranché, mais aux conditions suivantes.
1. Interdiction de recevoir chez lui des adolescents de moins de 16 ans, accompagnés ou non d’un adulte.
2. Interdiction de se trouver seul en présence d’enfants.
3. Interdiction de se rendre en Afrique, en particulier au Bénin.
4. Interdiction de verser de l’argent à la famille de l’enfant dont il a abusé au Bénin, de contacter l’enfant et sa famille.
5. Interdiction de faire des transports pour l’association P., qui soutient les personnes à mobilité réduite domiciliées dans le canton de Fribourg.
6. Obligation de déposer ses documents d’identité à la police et interdiction de demander
un autre passeport.
7. Interdiction de contacter trois personnes en particulier.
8. Obligation de continuer
le suivi thérapeutique.
9. Se soumettre au suivi du Service de probation qui sera chargé de mettre en place le traitement psychiatrique et de s’assurer du respect des mesures de contrainte imposées.

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