Le «visionnaire» qui n’a pas vu arriver le scandale

Arrestations à CointrinAndré Schneider, critiqué pour son laxisme vis-à-vis d’un cadre suspecté de corruption, a pu faire l’unanimité. Ce n’est plus le cas.

André Schneider, en poste depuis 2016, fait face à sa première crise d’envergure à l’aéroport.

André Schneider, en poste depuis 2016, fait face à sa première crise d’envergure à l’aéroport. Image: Sébastien Anex

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Tout va bien à Genève Aéroport. C’est en substance ce qu’a martelé son directeur face aux alertes et aux questions des journalistes ces derniers mois. Or, depuis l’arrestation du chef de la sûreté mercredi pour des soupçons de corruption, André Schneider est pointé du doigt pour son inertie dans cette affaire. Mis en cause par la Cour des comptes, il se mure dans le silence, le conseil d’administration derrière lui.

Le responsable l’a assuré à de nombreuses reprises dans les médias: les éventuels conflits d’intérêts du prévenu (ancien de Securitas) ont été étudiés de près, mais aucun problème n’a été constaté. Les attributions de mandats à Cointrin ont été effectuées avec la vigilance requise, a-t-il martelé, tout en mettant en garde certains journalistes de leurs accusations potentiellement «diffamatoires».

Pourtant, dans un rapport publié jeudi, la Cour des comptes a signalé de nombreux dysfonctionnements et estimé que la hiérarchie s’est montrée trop laxiste. L’organe de contrôle affirme par exemple que le prévenu a pu ouvrir les enveloppes contenant les appels d’offres et donc y avoir accès. Des changements ont même pu y être apportés. Quant aux lanceurs d’alerte, la hiérarchie ne les a pas tous suffisamment écoutés.

«Mémoire d’éléphant»

Pourquoi le directeur général n’a-t-il pas détecté ces irrégularités? Depuis l’arrestation de son chef de la sûreté, André Schneider refuse de s’exprimer. L’homme est pourtant décrit par de nombreuses sources comme «un sacré bosseur qui connaît à 100% ses dossiers», doté d’une «mémoire d’éléphant», un travailleur cartésien. On loue «son éthique rompue à toute épreuve», selon les mots de Christophe Weber, un ancien collègue qui l’a côtoyé de près pendant une décennie. «André Schneider est quelqu’un qui écoute, une locomotive qui peut être impatiente; un homme de terrain et de réseau dont Genève a besoin», ajoute-t-il. On le décrit comme un «visionnaire» qui peut se prévaloir de figurer parmi les fondateurs du «Davos chinois», un forum réunissant chaque été les grands pontes des nouvelles technologies à Tianjin ou Dalian.

Eric Stauffer, ancien membre du conseil d’administration de Genève Aéroport, partage cet enthousiasme: «Pour moi, c’est un excellent directeur général, qui a un esprit cartésien et pragmatique. Il a mené des opérations loin d’être évidentes, comme une levée de fonds par le biais d’obligations, de façon très professionnelle», indique l’ex-politicien MCG. L’homme était visiblement plébiscité: seul un membre du conseil d’administration, qui désigne le directeur général, n’a pas voté pour lui en 2016.

Car son CV est pour le moins solide: avant d’être boss à Cointrin, le Suisse alémanique a été musicien professionnel. Au bénéfice d’un doctorat en informatique, l’homme a longtemps été le numéro deux dans des institutions de poids comme le WEF (World Economic Forum) et l’EPFL. Numéro deux? Ça lui convenait bien: «Je préfère bâtir dans l’ombre que scintiller à la lumière», confiait-il en 2010, quelques semaines après avoir démissionné du WEF suite à des divergences de vues avec son fondateur Klaus Schwab, pour ensuite créer sa société.

Mais l’homme a aussi son côté face. Fin 2017, le haut responsable est épinglé dans l’affaire des Paradise Papers, qui révèlent sa participation à un groupe zougois, Quantum Global, qui gère le fonds souverain angolais. Le directeur assure qu’il n’y a pas de conflit d’intérêts avec son activité à Cointrin. «Je ne suis pas impliqué dans les décisions», expliquait-il à la «Tribune de Genève» en 2017. En fin d’année pourtant, il démissionne. Il invoque une charge de travail à l’Aéroport, incompatible avec les «quatre réunions par année» du conseil consultatif de Quantum.

Au printemps 2016, quelques mois avant son arrivée à Cointrin, celui qui est alors vice-président de l’EPFL en charge des infrastructures est mentionné dans un rapport d’audit suite à un dépassement de budget: un bâtiment initialement devisé à 66 millions de francs en coûtera près de 24 millions de plus.

«S’attaquer au système»

Et à Cointrin? Deux ans et demi après son arrivée, les avis sont contrastés parmi les employés de Genève Aéroport ou des sociétés mandatées à Cointrin. Plusieurs salariés mécontents des conditions de travail chez Custodio, une entreprise responsable du contrôle des passagers, lui ont adressé des e-mails sans jamais recevoir de réponse. «S’il savait (ndlr:pour le chef de la sûreté), alors il a caché la merde au chat; et s’il ne savait pas, c’est grave, juge une source à Cointrin. Dans les deux cas, c’est grave.»

D’autres observateurs estiment que la faute est inexcusable. «Au vu des divers éléments portés à la connaissance du public par la Cour des comptes et les médias, la question d’une démission du directeur de l’Aéroport se pose aujourd’hui», estime le groupe politique Ensemble à Gauche. Les syndicats, eux, ne demandent pas la tête d’André Schneider, mais celui du conseil d’administration in corpore. Pour Jamshid Pouranpir, secrétaire syndical, «le directeur a gravement dysfonctionné, mais il faut s’attaquer au système en place, qui était déjà là bien avant son arrivée.»

(24 Heures)

Créé: 21.05.2019, 08h03

«Tout s’est déroulé selon les règles»

Dans ses réponses aux médias ces derniers mois, André Schneider a été catégorique: «Nous devons veiller à ce que personne n’ait la possibilité d’utiliser des contrats privés à des fins qui lui soient favorables personnellement ou en défaveur de l’aéroport. C’est ce que nous avons fait dans le cas du prévenu», a-t-il indiqué en mars au «Courrier», martelant que «tout s’est déroulé selon les règles». «Oui, il (ndlr: le prévenu) connaît pas mal de monde, mais il a toujours été transparent et ses liens avec ces sociétés étaient connus.» Le directeur défendait son collaborateur encore en mars: «Il faut faire attention à ne pas voir des conflits d’intérêts où il n’y en a pas, ce n’est pas parce qu’on a eu des relations économiques par le passé qu’on ne peut plus travailler.» Il assurait que l’ex-cadre n’avait pas participé à l’appel d’offres de janvier 2018.

Or, ses constats sont contredits par la Cour des comptes, qui évoque de son côté des «dysfonctionnements» qui «résultent au mieux d’une insuffisance de contrôles par la direction générale». L’institution fait état de «contrats oraux» avec une société partenaire, de «conflits d’intérêts réels suscitant de fortes suspicions» et même d’un lanceur d’alerte qui a été déplacé dans un autre département. «L’examen de la cour fait ressortir une gestion défaillante des conflits d’intérêts ainsi que des modèles d’affaires suscitant de fortes interrogations», peut-on aussi lire.

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