Volée, la fiche de paie de Calvin resurgit à New York

GenèveSotheby’s s’apprêtait à vendre aux enchères un document subtilisé il y a plus de cent ans aux Archives de Genève. L'Etat a réussi à faire annuler la vente et tente de récupérer son bien.

Le justificatif du salaire de Jean Calvin. Cliquez sur l'image pour agrandir. Transcription à lire ci-contre.

Le justificatif du salaire de Jean Calvin. Cliquez sur l'image pour agrandir. Transcription à lire ci-contre. Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Le dossier fait l’objet de tout le tact et de la diplomatie nécessaires, mais la fermeté est de rigueur. Sous les toits de l’Hôtel de Ville, derrière les murs épais de la tour Baudet, se joue depuis dix jours une affaire tout à fait inhabituelle. Il y est question de Jean Calvin, de patrimoine culturel, des intérêts de l’Etat et d’un mystérieux vol commis il y a plus de cent ans dans les Archives de la République.

Le 17 novembre, Pierre Flückiger, l’archiviste cantonal, reçoit un message sur son ordinateur. Son sang ne fait qu’un tour. On lui apprend qu’un document genevois du XVIe siècle est en vente à New York. Le lundi 5 décembre à 10 heures, Sotheby’s va mettre aux enchères la collection de feu Charles Caldwell Ryrie, un théologien anglais. On y trouve 200 pièces anciennes, des bibles pour la plupart.

La pièce 158 du lot attire l’attention. Il s’agit d’une lettre manuscrite signée par Jean Calvin le 15 décembre 1553. Prix de départ: entre 20 000 et 30 000 dollars. Ce qui en fait un des beaux objets de la série. Ce document est un mandat attestant la remise par les autorités de Genève de la somme de 125 florins en faveur de Jean Calvin pour ses gages en qualité de ministre du culte. Au bas de l’acte, le réformateur reconnaît avoir reçu la somme et signe. Il s’agit donc d’une fiche de paie, plus exactement de son reçu, conservé par l’employeur de Calvin.

«Ce document est une pièce comptable, un simple justificatif, relève Pierre Flückiger. De par sa nature, il appartient à l’administration de l’époque et aujourd’hui à l’Etat de Genève.» Conclusion: la place de ce papier est aux Archives d’Etat, à la rue de l’Hôtel-de-Ville.

Un enquêteur à Paris

Que fait-il alors à New York? Par quels obscurs méandres se retrouve-t-il aujourd’hui au 1334 York Avenue, dans une salle des ventes? C’est un mystère. Une chose est certaine: il a été volé, et il y a bien longtemps de cela. «Au XIXe siècle, certaines personnes sont venues se servir allègrement dans les rayons des Archives», rappelle Pierre Flückiger.

Deux hommes ont été particulièrement peu scrupuleux: James Galiffe et son fils John, des historiens auteurs de nombreuses généalogies de familles genevoises. Ils ont puisé dans les Archives pour se constituer une collection importante. L’affaire fit grand bruit à l’époque. En janvier 1846, les Archives envoyèrent un enquêteur à Paris, car les autorités avaient appris qu’une partie de cette collection allait être vendue lors d’une vente aux enchères…

Du papier vendu aux épiciers

James Galiffe se défendit en affirmant qu’une partie de ces documents se trouvait au galetas des Archives, «comme papiers de rebut». Et qu’il en avait sauvé en partie de la destruction. Il faut dire qu’on n’était guère regardant à l’époque. Le syndic Rigaud raconta que des pièces comptables de la Chambre des comptes avaient été emportées pour «bastinguer» deux barques. Et qu’après la remise en état des bateaux, «ces papiers furent vendus aux épiciers».

Les Galiffe ne furent pas inquiétés. S’il fut établi que leur collection provenait du pillage des Archives, l’Etat n’a jamais intenté d’action à leur égard. C’est le petit-fils qui, «retenu par des scrupules de familles», rétrocéda des documents aux Archives, en 1881 puis en 1915. Cette razzia n’empêcha pas l’Etat d’attribuer une rue du nom de Galiffe, en l’occurrence un chemin à Saint-Jean. Quant aux Archives, elles conservent un énorme catalogue qui recense tous les papiers récupérés.

«Rien ne prouve que le document retrouvé à New York ait été volé par James Galiffe, précise Pierre Flückiger. Mais cette histoire montre que des pièces ont facilement disparu à cette époque.»

La piste juridique

Pour les Archives d’Etat, pas question de laisser dans la nature ce qui appartient à la collectivité. «En outre, la vente à New York intervient alors que l’on célèbre le 500e anniversaire de la Réforme, ce qui va doper le prix du document», relève Pierre Flückiger.

Une raison de plus pour intervenir. Mais comment? A la tour Baudet, la Direction générale de l’Intérieur est mise sur l’affaire. Des contacts informels sont pris auprès de l’Office fédéral de la culture et auprès des autorités judiciaires. Mais la voie juridique semble semée d’embûches. Certes, les archives publiques relèvent du domaine public et sont inaliénables. Et la loi charge l’Etat de récupérer tout document qui aurait été subtilisé. Mais le vol a eu lieu il y a plus de cent ans et la procédure aux Etats-Unis pourrait être longue et onéreuse.

«En l’état, nous avons privilégié une négociation à l’amiable à une action en justice», relève Michael Flaks, directeur de l’Intérieur. D’autant plus que le document en question n’est pas exceptionnel. «De telles fiches de paie, nous en avons une vingtaine, relève Pierre Flückiger. Et les signatures de Jean Calvin, des dizaines.»

Ce mardi, le président du Conseil d’Etat, François Longchamp, a donc écrit une lettre à Sotheby’s New York. Il a rappelé à la société qu’elle s’est munie d’un code d’éthique commerciale et lui a demandé de prendre les mesures nécessaires «en vue d’une restitution» du document.

Sotheby’s a réagi très vite. Le jour suivant, elle a retiré illico le document de la vente. «Nous lui sommes très reconnaissants d’avoir agi avec célérité», commente François Longchamp, qui va poursuivre les démarches pour récupérer l’objet du litige.

Les secrets des fins limiers

Contactée hier, Sotheby’s a confirmé le retrait de la vente. Et a ajouté: «Conformément à nos usages, nous conserverons le document chez Sotheby’s dans l’attente d’une résolution de la question relative au titre de propriété.» Genève, qui se réjouit de cet esprit «très coopératif», garde toutes ses chances dans cette affaire.

Il est intéressant de noter que le document a déjà été vendu en 1982 par un grand collectionneur et revendu en 1987, toujours chez Sotheby’s. A l’époque, il était difficile depuis Genève de repérer ces transactions. Mais Internet a changé la donne. Et des organismes publics attentifs sont désormais en mesure de mettre en place un système d’alerte. C’est ainsi que Pierre Flückiger a reçu, le 17 novembre, le coup de fil d’un «veilleur» qui a tout déclenché. Mais il ne dira rien de plus sur cet aspect. Les archivistes sont aussi de fins limiers et conservent leurs secrets.

Créé: 02.12.2016, 08h52

Ce que dit la fiche de paie de Calvin

La pièce ci-dessus (image) est de même nature que celle mise en vente à New York. C’est la fiche de paie du réformateur, contresignée par lui-même. Elle indique que Calvin gagne 500 florins par année, versés en quatre échéances. Le réformateur confirme avoir bien reçu cet argent. Voici la transcription du document.
«Nous, syndics et Conseil de Genève etc., à notre bien aimé trésorier général, salut, vous commandons que délivrez à monsieur Jean Calvin, ministre en l’Eglise de Genève, pour son gage d’un an entier prochain venant, commençant à ce présent quartemps [trimestre] de printemps, la somme de cinq cents florins petit poids, à lui devoir payer quartier par quartier en lui avançant toujours un quartier, de quoi vous tiendrons bon compte. Actum 20 marcii 1546.
[Signatures : ] C. Roset. C. Dupan . P. Rufi
Je confesse avoir reçu par les mains de monsieur le trésorier, pour le premier quartemps, la somme de cent vingt-cinq florins. Fait ce xxvi [26] de mars 1546.
[Signature : ] J. Calvin»

500 florins, c'est beaucoup?

Le salaire de Jean Calvin se montait à 500 florins et était versé en quatre trimestres. Le florin était une monnaie d’or émise à l’origine à Florence. En 1547, un maître d’école à Genève recevait 450 florins par année. Il gagnait ainsi quatre fois et demie plus qu’un ouvrier spécialisé comme un maçon (100 florins). Aux 500 florins attribués à Calvin «s’ajoutaient certainement des revenus en nature (vin, froment)», note l’archiviste cantonal Pierre Flückiger.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 7

Paru le 19 septembre 2019
(Image: Bénédicte) Plus...