Ces Suisses ont tout lâché pour aider les migrants

SolidaritéDe jeunes Winkelried apprennent aux arrivés à revivre – presque – normalement à Lesbos.

A Lesbos, les camps d’accueil sont débordés, comme à Moria où 5000 personnes logent dans un camp prévu pour 2000.

A Lesbos, les camps d’accueil sont débordés, comme à Moria où 5000 personnes logent dans un camp prévu pour 2000. Image: Getty Images

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Depuis août, les arrivées de réfugiés en provenance des côtes occidentales de la Turquie s’accélèrent de nouveau à Lesbos. Le plus grand camp de l’île grecque, l’ancienne base militaire de Moria, a une capacité de 2000 places. Or plus de 5000 personnes s’y entassent déjà.

Aujourd’hui, des tentes sont dressées à la hâte à l’extérieur du camp, qui reste «protégé» par plusieurs rangées de fil de fer barbelés. Après plusieurs échanges de courriels, Yanis Balbakakis, directeur du camp, accepte une interview. Dans son bureau, il efface du tableau le précédent décompte et écrit le chiffre de 5042 de façon presque laconique. «Si, en sortant d’ici, vous prenez 500 migrants avec vous, cela m’arrange», dit-il, après avoir répondu de façon très administrative aux questions posées.

«Les conditions de vie sont vraiment difficiles à Moria; c’est juste la catastrophe», commente pour sa part Fabian Bracher. Violence, viols… L’hiver dernier, des personnes sont mortes de façon «inexpliquée». L’ONG Médecins sans frontières a décidé d’y suspendre ses activités. Face à cette situation dramatique, le Bernois de 27 ans a mis sa formation de travailleur social entre parenthèses et retroussé ses manches. En mars dernier, avec d’autres bénévoles et une cinquantaine de réfugiés, cet ancien banquier a construit un centre de jour communautaire à quelques kilomètres de Moria: One Happy Family.

Nina, 27 ans, bénévole zurichoise de One Happy Family.

Des «Swiss drachma» en circulation

Une tout autre atmosphère y règne. Des enfants jouent au ballon pendant qu’à droite, dans des bâtiments roses, des cours de langue sont donnés aux migrants. Ici, des personnes font la queue pour obtenir des vêtements chauds en prévision de l’hiver. Plus loin, d’autres attendent au guichet de la «banque», où deux «Swiss drachma» sont remis chaque jour à chaque migrant. «Cette monnaie fictive permet ensuite à chacun de choisir ses activités», indique Fabian Bracher, à l’origine de la formule.

Son centre est ainsi le seul de Grèce à avoir été construit et organisé non seulement pour mais avec les migrants. Cette philosophie se retrouve à tous les niveaux: le salon de coiffure est tenu par un migrant, de même que le bar à café, ou encore le fitness. Et c’est un réfugié qui est aux fourneaux. Six cents à sept cents repas y sont concoctés chaque jour par une équipe de six migrants. Parmi eux, Amine, un jeune Rohingya de 19 ans, cuisine ce jour-là un plat de lentilles sur une plaque à gaz posée à même le sol. Il raconte avoir quitté la Birmanie, traversé le Bangladesh, l’Inde, le Pakistan, l’Iran puis la Turquie avant d’arriver ici. «La situation à Moria n’est pas bonne. Il y a parfois des bagarres, de l’alcool… Ici, à One Happy Family, j’aime travailler», indique-t-il en souriant.

Normalité et dignité

Fabian Bracher fait la visite, ouvre des portes, serre plusieurs migrants dans ses bras en prenant des nouvelles. «La plupart des gens se sentent bien ici car ils y trouvent de la normalité, de la dignité, estime-t-il. Ils peuvent s’acheter un vêtement ou du shampooing presque comme tout un chacun. Ils choisissent ce qu’ils veulent faire, ils ne subissent pas.» Dans la pièce dévolue aux enfants, la Syrienne Roula explique être arrivée à Lesbos depuis cinq semaines avec son mari et leurs deux enfants. «Nous sommes ici la journée, car la vie dans le camp de Moria est terrible. Il n’y a pas de sécurité, là-bas. Nous vivons à vingt dans une tente. Nous n’avons aucune intimité. Ici, je travaille comme bénévole. Cela me fait du bien.»

Fabian Bracher, 27 ans, a tout quitté pour ouvrir un camp d'accueil. Ici, avec ses "Swiss drachma".

A l’extérieur du bâtiment principal, une autre Syrienne donne le biberon à un nouveau-né. A ses côtés, deux enfants en bas âge. Nina, 27 ans, une bénévole zurichoise, enseignante primaire, décide de les amener en voiture jusque dans une structure pour femmes, créée il y a un mois et demi dans la ville de Mytilène, à 5 kilomètres de là. «Cette femme syrienne est arrivée seule à Lesbos avec ses enfants. Elle parle peu. Je pense qu’elle a besoin de soins particuliers», commente-t-elle.

Ne pas oublier

Ce centre pour femmes de Bachira a ouvert il y a juste un mois et demi sur l’initiative de la Suissesse Raquel Herzog (lire ci-contre). Comme Fabian Bracher, elle a débarqué à Lesbos en été 2015 pour «faire quelque chose» et non seulement subir les images télévisées. Il y a deux ans, 80 à 100 canots pneumatiques contenant chacun une quarantaine de personnes accostaient chaque jour sur l’île. «Au début, tu les regardes, puis très vite tu fais comme tu peux en prenant les enfants et en essayant de les réchauffer alors qu’ils ont les lèvres bleues.» Fabian Bracher garde de cette action un chapelet autour du cou qu’il a trouvé entre les gilets de sauvetage ramassés à la pelle sur les plages. «C’est pour que je n’oublie pas. Jamais.»

Si les arrivées ont été massives sur l’île en 2015, elles sont de nouveau quotidiennes depuis quelques semaines. Fabian Bracher évoque l’expression suisse alémanique Rosa Brille tragen, soit porter des lunettes roses ou voir la vie en rose en français. «J’ai décidé de les enlever pour voir la réalité. Voir que les gens qui vivent dans le camp de Moria ne sont pas traités comme des êtres humains. Je suis ici pour essayer de changer quelque chose.»


L’association One Happy Family www.ohf-lesvos.org

RTS-La Première Dimanche 15 octobre à 19 h, l’émission Hautes Fréquences consacre son dossier à cette problématique des migrants à Lesbos.

Créé: 14.10.2017, 19h15

Migrantes

Bachira, un lieu dévolu aux femmes



Bachira signifie en arabe «bonne nouvelle, joie». «L’idée était de créer surtout un lieu sécurisé pour les femmes, qui sont tout le temps exposées dans les camps», résume Raquel Herzog, 55 ans, qui, à l’instar de Fabian Bracher, a également tout laissé en Suisse pour se rendre au chevet des migrants.

«J’ai vu cette image d’Alan Kurdi, cet enfant mort, et je me suis dit qu’il me fallait faire quelque chose.» A parler de violence, elle évoque les viols. «Les zones où les personnes peuvent prendre une douche dans les camps n’ont pas de portes: les femmes doivent s’y rendre à trois par sécurité. Si vous êtes dans une tente, il n’y a pas de porte non plus. Les hommes n’ont plus de dignité, sont seuls, cela va vite…» A Bachira, les femmes peuvent profiter d’une salle d’eau. Parler. Recevoir des conseils «de femme à femme». Et trouver aussi de l’aide pour leur demande d’asile.

Raquel Herzog – qui travaillait auparavant dans l’événementiel – a fondé une antenne similaire à Athènes; elle a aussi lancé un projet d’aide à la formation professionnelle des migrantes. Dans les locaux de Bachira, l’Ivoirienne Mélissa dit y apprécier l’écoute. Ses rêves? «A terme, retourner en Afrique, dit-elle. Retrouver ma mère et mes frères.»

Raquel Herzog


www.sao.ngo
L’ONG de Raquel Herzog

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