Thomas Matter, le banquier multimillionnaire de l’UDC

Parlement fédéralBanquier, bretteur et conseiller national, Thomas Matter a bétonné pour un temps le secret bancaire en Suisse. Portrait.

Quasi inconnu en Suisse romande, Thomas Matter est responsable des questions financières à l’UDC.

Quasi inconnu en Suisse romande, Thomas Matter est responsable des questions financières à l’UDC. Image: Keystone

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Blocher par-ci, Blocher par-là. Lors du renouvellement des instances dirigeantes de l’UDC, les médias se sont focalisés sur la dynastie Blocher avec le spectaculaire passage de témoin entre le père et sa fille Magdalena. Un homme est passé sous les radars. Il a pourtant conforté sa position dans le parti comme responsable des questions financières. Il est banquier, conseiller national zurichois depuis 2014 à la faveur du départ de… Christoph Blocher et il pèse plus de 150 millions de francs. Il s’appelle Thomas Matter et est quasi inconnu en Suisse romande. Normal: il ne parle pas le français.

Né en 1966, marié, père de quatre filles, Thomas Matter est le seul banquier privé à siéger au parlement à Berne. Mais n’allez pas imaginer un héritier discret de noble famille, aux costumes hors de prix et au langage châtié comme on en rencontre dans la banque privée genevoise. Lui a plutôt un physique râblé, la langue bien pendue et il fait campagne dans un bus, en grillant des saucisses pour attirer le chaland.

Fondateur de sa banque

Il a créé une petite banque en 2011, la Neue Helvetische Bank, qui compte 29 employés et gère une fortune de 1,6 milliard. Mais attention, il se proclame entrepreneur. «Banquier en Suisse alémanique, cela renvoie à une image négative de quelqu’un qui amasse les bonis. Moi, j’assume les risques de propriétaire. Je possède 31% des actions de la banque.» À côté de cet établissement, où il siège comme président du conseil d’administration, il dirige un groupe à son nom. Il y fait du conseil d’entreprises tant sur la stratégie que sur la gestion financière.

Il est rare qu’un banquier descende dans l’arène politique. Pour lui, le déclic a eu lieu lors des votations sur l’entrée de la Suisse dans l’accord sécuritaire Schengen-Dublin et sur l’initiative PS pour une caisse maladie unique. Deux moments clé qui heurtent son credo. Il est en effet pour une indépendance maximale de la Suisse et pour une responsabilité individuelle accrue. Bien que représentant le milieu économique suisse, il s’oppose à tout accord institutionnel avec l’UE. «Cela signerait la fin des Bilatérales et le début de l’adhésion de la Suisse à l’UE avec reprise automatique du droit européen. Je ne serai jamais prêt à sacrifier l’indépendance du pays pour quelques points de croissance du Produit intérieur brut.» Il est prêt à amener la Suisse au clash avec l’UE et à subir des sanctions si nécessaire. «Cela se tassera ensuite car les intérêts économiques entre les deux parties sont trop importants. La Suisse est le deuxième partenaire économique de l’Allemagne.»

Cette opposition lui attire des critiques de certains conseillers nationaux bourgeois. L’un d’eux, qui siège avec lui dans l’importante Commission de l’économie et des redevances, confie: «Matter est pragmatique et connaît bien les rouages de l’activité bancaire. Mais il lui manque la vision d’ensemble. Il prétend défendre la place financière suisse. En fait, il défend surtout les intérêts de petites banques comme la sienne qui ne sont pas tournées vers le marché international.»

Bétonner le secret bancaire

Le coup d’éclat de Matter? Le lancement de l’initiative «Oui à la protection de la sphère privée» en 2013. En fait il s’agit surtout de bétonner le secret bancaire en Suisse (voir aussi ci-contre). Matter réagit à la volonté de l’ancienne ministre des Finances Eveline Widmer-Schlumpf de donner, dans la foulée de l’échange automatique des informations au niveau international, plus de pouvoir aux administrations fiscales cantonales. Contrairement à ce que fait l’UDC habituellement, le banquier se cherche des alliés dans les partis bourgeois. Et il en trouve. Gabi Huber, alors cheffe du groupe PLR aux Chambres, est acquise. Matter a aussi le nez fin puisqu’il rallie à sa cause deux parlementaires, Petra Gössi et Gerhard Pfister, qui deviendront plus tard présidente du PLR et président du PDC.

Habile, Matter ne va pas s’arc-bouter sur le texte initial de son initiative. Il lâche du lest pour qu’un contre-projet voie le jour et recueille une majorité. Fin 2015, Widmer-Schlumpf tourne les talons. Elle est remplacée par Ueli Maurer aux Finances. Le vent tourne. Le Conseil fédéral abandonne son projet de durcissement pénal à l’encontre des fraudeurs, le contre-projet s’impose au parlement et Matter retire son initiative. Il a bétonné provisoirement le secret bancaire indigène. La gauche est furax. «Matter fait partie de la garde rapprochée de Martullo-Blocher», diagnostique la conseillère nationale Ada Marra (PS/VD). «Avec le chef de groupe Thomas Aeschi, ils forment un trio d’enfer sur les questions économiques et financières à la Commission des redevances.»

Émule de Trump

Thomas Matter travaille déjà à sa réélection en automne 2019. Copiant le langage de Trump, il sort régulièrement des vidéos où, face caméra, il prétend assécher les «marais de Berne». Sa dernière victime? Le conseiller national vaudois Claude Béglé. Cet élu PDC a déposé plus de 100 interpellations au National, «dont la moitié sont incompréhensibles et coûtent globalement plus de 600'000 francs aux contribuables». Ce à quoi des internautes ont répondu que les «initiatives idiotes de l’UDC coûtent encore plus cher au contribuable».

Pas de quoi ébranler le banquier Matter qui ne craint pas la polémique. L’an passé, il s’en était pris à la présidente des Jeunesses socialistes Tamara Funiciello, qui brûlait son soutien-gorge avec des féministes. Il avait comparé son physique au bonhomme Michelin. Cela avait mis le président du PS Christian Levrat en rage sur Twitter: «Si le conseiller national Matter a un reste de dignité, il s’excuse. Ou il dégage.»

Matter n’est pas près de dégager. D’autant plus qu’il sait mener campagne. On lui doit la vidéo rap de l’UDC pour les Fédérales de 2015. Elle a fait près d’un million de «vus» sur YouTube. On y voyait Blocher en peignoir en train de couper le gazon avec des ciseaux et Ueli Maurer jouer les Blues Brothers. Matter, lui, enfournait à la pelle des billets de 100 francs dans une machine à laver…

Créé: 09.04.2018, 19h31

Secret bancaire: la gauche va y revenir

Quand on lui dit que Thomas Matter a bétonné le secret bancaire en Suisse, la conseillère nationale socialiste Ada Marra riposte: «C’est de l’esbroufe! La gauche va revenir sur cette question. Matter est d’ailleurs en décalage avec le milieu bancaire. Il a été utilisé pour faire le sale boulot qui est de protéger les grands fraudeurs du fisc. Mais cette position ne va pas tenir car elle représente le passé et non la finance moderne. Nous avons gagné sur toute la ligne concernant l’échange automatique des renseignements avec l’étranger.»

Depuis cette année, le fisc suisse va effectivement échanger les données des comptes suisses de résidents étrangers contre les comptes étrangers des résidents suisses. Certains contribuables suisses, qui ont planqué de l’argent à l’étranger, se sont déjà autodénoncés pour éviter le gros coup de bâton fiscal. On verra dès la fin de l’année si les Suisses sont plus vertueux que les étrangers.

Ce grand échange de données va de toute manière remettre le sujet du secret bancaire indigène sur la sellette. Les cantons, comme la gauche, sont pour que les fiscs locaux aient aussi accès aux comptes des contribuables. Encore faut-il changer la loi. Et là, Thomas Matter joue plutôt sur du velours. Les Suisses n’aiment pas parler d’argent ni que l’État soit trop inquisiteur sur leurs comptes.

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