On torture en secret dans un pays ami de la Suisse

KazakhstanCarlo Sommaruga et Claude Béglé ont écouté des victimes de mauvais traitements au Kazakhstan. En complément à un voyage économique de Johann Schneider-Ammann en juillet.

Les parlementaires Carlo Sommaruga (à g.) et Claude Béglé (cravate, au centre) ont été émus par les dizaines de témoignages d’opposants et de victimes du régime.

Les parlementaires Carlo Sommaruga (à g.) et Claude Béglé (cravate, au centre) ont été émus par les dizaines de témoignages d’opposants et de victimes du régime. Image: VQH

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Aéroport de Pavlodar, 7 h 30. Carlo Sommaruga, les traits fatigués par le vol de nuit, monte dans un taxi bringuebalant. La voiture n’est pas tirée par des chevaux comme dans le film «Borat», mais elle pourrait l’être. On traverse les rues de cette ville industrielle sans charme posée aux confins de la steppe. À peine arrivé, le conseiller national genevois entame un programme marathon de quatre jours: «Nous devrions rencontrer des victimes de torture et de mauvais traitements dans les prisons kazakhes. Mon voyage est motivé par la situation des droits de l’homme, parce que Johann Schneider-Ammann ne veut pas en entendre parler», déclare le socialiste. Allusion à la mission économique effectuée en juillet par le ministre en charge de l’Économie au Kazakhstan et dans plusieurs pays voisins.

À l’Hôtel Irtysh, bâtiment aux volumes soviétiques, Carlo Sommaruga retrouve Antonio Stango, président de la Fédération italienne des droits humains. Très actif au Kazakhstan, celui-ci a déjà organisé une mission en avril avec des parlementaires polonais et en juin avec des élus européens. C’est son ONG qui finance le voyage. Une haute silhouette encravatée rejoint le groupe: Claude Béglé, parlementaire vaudois (PDC), lui aussi membre de la commission de politique extérieure du National, est déjà sur place depuis plusieurs jours. La première réunion débute dans une salle de l’hôtel. Plusieurs anciens prisonniers et femmes de prisonniers viennent témoigner.

«Six mois sans soins»

Tous sont ou étaient des détenus de droit commun. Vladimir, condamné pour participation à un meurtre en 2012, souffre de multiples blessures aux jambes. Il marche avec des cannes et paraît mal en point. «Le régime de la prison, ce sont des coups sans arrêt, interdiction de regarder les gardiens dans les yeux, interdiction d’aller aux toilettes et exercices physiques dans le froid. Je suis resté six mois sans traitement médical, dit-il. Puis ils m’ont mis à l’isolement parce que je ne voulais pas être travailleur volontaire. Ils m’ont tellement frappé aux jambes que je me suis évanoui et retrouvé à l’hôpital. Je ne pouvais plus marcher. Il y a eu des témoins, mais ils ont été réduits au silence. Ma plainte n’a rien donné.»

Vladimir

Viol et électrochocs

Pénibles, parfois atroces, les témoignages s’enchaînent pendant des heures. Gallena raconte que son mari, très malade, n’a pas accès à des soins médicaux. Marina décrit les électrochocs et les maltraitances qu’aurait subis son frère, avec des matraques dans le fondement. «Chaque fois qu’il s’est plaint à l’extérieur, les tortures sont devenues pires, dit-elle en larmes. Dans sa dernière lettre il nous a dit de l’oublier, qu’il voulait mourir.» Ces récits corroborent les constats glaçants d’Amnesty International et de nombreuses ONG. La torture en prison serait systémique au Kazhakstan.

Elena Semenova, activiste des droits humains présente à la réunion, a été inquiétée par les autorités pour avoir parlé de la torture: «J’ai été arrêtée et interrogée le 20 juillet car j’ai fait un rapport sur ce problème au Parlement européen de Strasbourg. On m’accusait d’avoir diffusé de fausses informations.» Son arrestation a été dénoncée par plusieurs ONG dans les heures qui ont suivi. L’activiste a été libérée après un jour. Le procès-verbal de son interrogatoire, que nous avons pu consulter, contient des questions plutôt curieuses. Exemples: «Qui vous a donné le droit de parler au nom du Kazakhstan à cette séance?» Ou: «Considérez-vous que vous avez causé du tort au pays?»

Elena Semenova

Antonio Stango n’est pas étonné: «Le pays est un grand exportateur de gaz et de pétrole en Suisse et en Europe et il cherche à avoir une bonne réputation. Ses dirigeants sont soucieux de l’opinion internationale, contrairement à ses voisins géants, la Chine et la Russie, qui peuvent se permettre d’ignorer la question des droits humains. C’est d’ailleurs ce qui permet un dialogue avec les autorités.»

Pas d’accès aux prisons

Souci d’image ou pas, les officiels se feront prier pour s’entretenir avec la délégation suisse. Pas question de dérouler le tapis rouge aux parlementaires. La veille de l’arrivée de Carlo Sommaruga, le Ministère de la justice a indiqué qu’il serait impossible de rencontrer des prisonniers, en particulier Iskander Yerimbetov, probablement détenu pour des raisons politiques. Les autorités ne proposent pas de rencontre non plus aux élus suisses mais se disent à disposition. «C’est une manière polie de refuser d’appuyer notre demande», constate Carlo Sommaruga.


Edito: L’Asie centrale si proche de nous


Plusieurs échanges de courriels plus tard, les parlementaires sont convoqués le lendemain matin à Astana pour y rencontrer des officiels. Première visite chez le commissaire pour les droits humains, Askar Shakirov. Les deux parlementaires le bombardent de questions, auxquels il ne répond pas vraiment. «L’utilisation de la torture dans les prisons a baissé significativement, assure-t-il. Il y a eu des condamnations de tortionnaires. Il y a encore des signes de cruauté mais nous ne pouvons rapporter à la justice que les preuves réelles de torture.» L’existence même de ce poste de fonctionnaire prouve que le gouvernement prend au sérieux le problème de la torture. Mais «son influence semble restreinte», commente Claude Béglé.

Seuls 2% des cas de torture présumée ont été pris au sérieux et examinés, constate le Vaudois. «D’ailleurs, souvent les examens ont lieu bien après les faits, ce qui signifie que les traces de mauvais traitements ont eu le temps de s’estomper. Et il est difficile de faire venir un codétenu en tant que témoin de violences qui se seraient produites en prison.»

Selon le dernier rapport d’Amnesty International, quelque 700 cas présumés de torture dans des centres de détention ont été signalés au Bureau du procureur général en 2016. Au cours des cinq années précédentes, 158 fonctionnaires auraient été reconnus coupables de torture.

Des mentalités à changer

Qu’en pense Roman Vassilenko, ministre adjoint aux Affaire étrangères? Lui non plus ne répond pas aux questions mais écoute poliment les parlementaires. Il explique que le Kazakhstan «évolue pas à pas. Nous avons fait beaucoup de chemin depuis l’indépendance en 1991, mais il reste certaines choses à faire évoluer, à commencer par les mentalités.»

En fin de journée, les élus suisses rencontrent des responsables de la justice, qui assurent travailler en toute indépendance, affirmant que les cas de torture «sont pris au sérieux». Les gardiens de prison seraient même équipés de caméras vidéo depuis l’an dernier. Quoi qu’il en soit, «presque 99% des personnes arrêtées au Kazakhstan confessent leurs crimes et de nombreux observateurs rapportent qu’ils y sont forcés par de mauvais traitements, voire de la torture», fait remarquer Antonio Stango.

Les témoignages se poursuivent à Astana les deux jours suivants. Des cas de prisonniers politiques humiliés, violés, torturés. Entre deux séances, des personnes se présentent spontanément à l’hôtel pour rencontrer Antonio Stango et Carlo Sommaruga.

Hôtel sous surveillance

La délégation découvre que Mukhtar Ablyazov, l’une des figures de proue de l’opposition, exilé à l’étranger, a fait du battage sur cette visite via les réseaux sociaux, invitant les militants à venir rencontrer les parlementaires à l’hôtel. Conséquence: le bâtiment est sous surveillance. Des hommes en veston, probablement des barbouzes, présents dans le hall et dans les couloirs, filment ceux qui viennent pour témoigner. L’un d’eux est reconnu formellement par le photographe ukrainien qui accompagne la délégation: il l’avait photographié au mois de juin, dans des circonstances similaires, lors de la visite de parlementaires européens.

Après quatre jours éprouvants, Carlo Sommaruga et Claude Béglé ne reviennent pas avec la même vision. Le premier s’en tient aux droits humains. «Des gens souffrent ici, c’est ce qui motive mon déplacement.» Le second rédigera un second rapport «plus global» sur le Kazakhstan, qu’il entend remettre notamment à Ignazio Cassis, ministre des Affaires étrangères, et à Johann Schneider-Ammann. «J’ai tendance à voir les problèmes sous l’angle géopolitique, du développement économique, de la transition démocratique et des droits de l’homme. L’aspect des droits de l’homme n’est qu’une partie de la réalité. Mais bien entendu, elle est importante», commente le Vaudois.

À quoi sert un tel voyage parlementaire? «Plus on parle du Kazakhstan sur la scène internationale et plus le pays fera d’efforts, assure Antonio Stango. Le respect des droits humains est aussi un facteur d’équilibre à long terme pour le pays.» Il cite un cas concret: «Une femme avait été enfermée dans un hôpital psychiatrique après avoir critiqué le gouvernement sur un blog. Nous avons porté le cas devant les hautes autorités en avril et elle a été libérée. Plusieurs prisonniers politiques ont été mieux traités après ce genre de visites parlementaires. Donc ce voyage est utile.»


«Il est temps de réveiller les consciences»

Carlo Sommaruga
Conseiller national

Carlo Sommaruga, que retenez-vous de ce voyage?

Je reviens profondément choqué. Ce n’était pas un voyage d’agrément: je rentre à genoux et émotionnellement ébranlé par ce que j’ai vu et entendu. J’ai notamment rencontré à Pavlodar un ancien prisonnier blessé qui risque une amputation de la jambe. Je pensais qu’on assistait uniquement à des mauvais traitements contre des prisonniers politiques. En fait, la violence et la torture dans les prisons sont monnaie courante. C’est un système qui découle de l’arbitraire plus global qui règne dans ce pays.

J’ai entendu des témoignages extrêmement durs de familles et d’anciens prisonniers. Certains ont survécu, d’autres sont morts. L’arbitraire s’exprime aussi dans d’autres domaines, comme le fait de retirer un appartement à une femme et des enfants pour l’attribuer à la maîtresse d’un ancien politicien. Il est temps de réveiller les consciences sur ce qui se passe là-bas.

Que pouvez-vous faire de concret?

J’en ai parlé le jour même de mon retour à la commission de politique extérieure du National. Il faut que les droits humains fassent partie de l’agenda avec le Kazhakstan. Ce voyage est un pendant à celui de Johann Schneider-Ammann avec des investisseurs suisses au mois de juillet. Je l’avais rencontré pour lui demander d’évoquer cet aspect pendant son voyage. Dans un entretien un peu surréaliste, car il s’endormait en face de moi, il m’a dit que ce n’était pas dans son habitude d’évoquer les droits humains.

La Suisse a-t-elle assez de poids pour exercer une influence?

Bien sûr! Le Kazakhstan fait partie du groupe de la Suisse, surnommé l’«Helvetistan», à la Banque mondiale. Ses dirigeants veulent moderniser le pays et font reposer leur système sur le respect de la démocratie et des droits humains. Le pays veut rejoindre l’OCDE et les institutions européennes. Il est donc temps d’instaurer avec eux un dialogue institutionnel sur les droits humains. Je me demande aussi s’il n’y a pas une coopération possible, au travers de la Division pour la sécurité humaine, pour la gestion des prisons et la formation des gardiens. On pourrait imaginer de créer quelque chose avec les cantons, qui sont compétents dans ce domaine, pour amener des solutions concrètes.

Créé: 06.09.2018, 06h42

Des opposants exilés et traqués

L’opposition reste interdite au Kazakhstan. L’une de ses figures de proue est un oligarque exilé en France et accusé de détournement de fonds.

Bienvenue au Kazakhstan, la «démocratie» du président Noursoultan Nazarbaïev, 78 ans dont vingt-huit au pouvoir. Cet ancien apparatchik soviétique a été réélu en 2015 avec 97% de suffrages. Au Kazakhstan, les juges de la Cour suprême sont nommés par le président, le droit de réunion est restreint, les partis politiques non autorisés sont considérés comme séditieux, la corruption est omniprésente et la liberté de la presse quasi inexistante. Toutefois, «le gouvernement a pris de lui-même certaines initiatives remarquables pour moderniser le pays. C’est ainsi qu’il a modifié l’an dernier la Constitution et approuvé 68 nouvelles lois, transférant certaines prérogatives du président au Parlement», nuance Claude Béglé.

Reste que de nombreuses détentions arbitraires d’opposants politiques sont rapportées. De nombreuses associations dénoncent la condamnation d’Iskander Yerimbetov en juin dernier. Cet homme d’affaires a été arrêté et incarcéré en novembre 2017, accusé de complicité de blanchiment d’argent. Beaucoup estiment que sa détention était destinée à faire pression sur sa sœur, l’avocate Botagoz Jardemalie, proche de Mukhtar Ablyazov, oligarque exilé en France et figure de proue de l’opposition.

Exilée à Bruxelles, Botagoz Jardemalie dénonce les violations des droits humains au Kazakhstan tout en appelant à une transition politique. Victime d’une tentative d’enlèvement, elle s’est vu accorder l’asile politique par la Belgique. «La Suisse ne devrait pas commercer avec un partenaire qui signe des accords internationaux sur les droits civils et qui ne les applique pas», déclarait-elle récemment.

À Astana, la mère d’Iskander Yerimbetov a fait un récit particulièrement atroce des tortures dont son fils aurait été victime. «Ils l’ont mis dans une cellule avec six détenus qui l’ont frappé avec une barre de fer, il a eu plusieurs côtes cassées. Il a reçu des coups à la tête et il a des problèmes de vision. Ils ont menacé de lui inoculer le sida ou de kidnapper ses enfants.» En février, sa plainte pour torture a été classée, faute de preuves.

En mars, le parti d’opposition Choix démocratique pour le Kazhakstan (DCK) a été définitivement interdit, considéré désormais comme une «organisation extrémiste». Son fondateur, Mukhtar Ablyazov, ministre de Nazarbaïev dans les années 90, avait été arrêté, emprisonné et torturé en 2002. En 2009, la Banque BTA, dont il possédait la majorité des actifs, a été nationalisée par le régime. Accusé de détournement de fonds, l’oligarque s’est enfui en Grande-Bretagne, puis en France, qui a refusé de l’extrader en 2016. Celui qui se présente comme le principal leader de l’opposition a affirmé lors d’une réunion avec Carlo Sommaruga et Claude Béglé, dans la région genevoise, qu’il prépare activement «la transition politique» avec des petites cellules d’activistes secrètes et séparées. Le pouvoir kazakh le considère comme un criminel financier et l’accuse de s’être indûment enrichi.

P.C.

Protestations

Des manifestants soutenaient Iskander Yerimbetov lors de son procès en juin dernier. Pour la justice kazakhe, l’homme d’affaires s’est rendu coupable de délits financiers. Pour ses partisans, le régime l’a fait condamner à cause de ses liens avec les opposants. (Image: SERGII KHARCHENKO)

Pétrole: Des liens étroits et soutenus avec la Suisse

«Les relations bilatérales entre la Suisse et la Kazakhstan sont très bonnes», affirme le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). La république d’Asie centrale exporte entre 5% et 10% de son pétrole vers la Suisse, en grande partie par l’intermédiaire de sociétés de trading. Ces liens économiques constituent la toile de fond de nombreux rebondissements politiques. Le régime
de Nazarbaïev multiplie notamment les actions contre Victor Khrapounov, l’ancien maire d’Almaty tombé en disgrâce, l’accusant de détournement de fonds et blanchiment d’argent. Ce très riche ressortissant kazakh, établi à Genève – tout comme la fille du président Nazarbaïev –, avait fait l’objet d’une demande d’extradition en 2014. Refusée par Berne. L’ex-ambassadeur Thomas Borer travaille notoirement comme lobbyiste pour le Kazakhstan. Deux affaires au moins ont secoué le landerneau politique ces cinq dernières années. En 2013, la conseillère nationale Christa Markwalder (PLR/BE) a donné des informations soumises au secret de fonction au régime kazakh.

L’ex-conseiller national Christian Miesch (UDC/BL) pourrait quant à lui avoir affaire à la justice pour s’être fait rembourser un abonnement CFF 1re classe par Thomas Borer. La commission compétente des États a décidé de lever son immunité le 22 août dernier.

P.C.

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