Trente ans plus tard, l’armée secrète agite encore la Suisse

P-26Dans un livre, un historien démonte le caractère illégal de l’organisation. Quatre acteurs de l’époque reviennent sur ces événements.

Une salle de travail dans un bunker de la P-26 à Gstaad dans l'Oberland bernois.

Une salle de travail dans un bunker de la P-26 à Gstaad dans l'Oberland bernois. Image: Keystone

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Cette révélation avait déclenché une véritable crise. En 1990, les Suisses apprenaient l’existence d’un groupe secret, la P26 (pour projet et 26 cantons). Recrutés en pleine guerre froide, ces quelque 400 membres auraient dû organiser la résistance en cas d’occupation par le bloc soviétique. Survenue juste après le scandale des fiches, l’affaire avait fait grand bruit, éclaboussant au passage le ministre de la Défense de l’époque, le conseiller fédéral PLR Kaspar Villiger.

Vingt-huit ans plus tard, l’historien Titus Meier, également député PLR au Grand Conseil argovien, livre un nouvel éclairage sur ces événements dans un ouvrage qui vient de paraître. Selon lui, la P26 n’était pas une organisation illégale développée hors des structures officielles. Intégrée à l’état-major, cette troupe n’avait pas besoin de base légale explicite parce qu’elle n’avait pas de mission de combat. Interrogé par plusieurs journaux, il considère que les accusations de certains parlementaires ou journalistes ont donc été exagérées.

Une affaire d’État
Voilà qui contredit les conclusions de la commission d’enquête parlementaire qui avait été créée dans la foulée de l’éclatement de l’affaire pour faire toute la lumière sur cette organisation. Un rapport qui avait fait l’effet d’une bombe; la P26 qualifiée par les médias d’armée secrète défrayait la chronique.

La publication de ce nouvel ouvrage intervient alors que d’autres événements ont déjà eu lieu pour réhabiliter la P26, à l’image de la création d’un musée à Gstaad en 2012 ou de films documentaires qui rendent hommage aux membres de cette «armée secrète». Ce qui ulcère certains milieux de gauche.

Affaire d’État ou simple acte patriotique? Comment qualifier la P26? Politiciens ou juges, quatre protagonistes de l’époque reviennent sur ces événements.

Le regard de quatre acteurs de l'époque

«Son financement se faisait par des tours de passe-passe»

Werner Carobbio
Ex-conseiller national (PS/TI), vice-président de la commission d’enquête parlementaire qui s’est penchée en 1990 sur la P26

«Depuis quelques années, on tente petit à petit de réhabiliter la P26, de redorer son blason. Ça s’inscrit dans un contexte global où le patriotisme prend de plus en plus d’importance. Notre commission est arrivée à trois conclusions. Tout d’abord, il n’y avait aucune base légale pour la création de la P26. Ensuite, elle agissait en dehors de tout contrôle parlementaire, ce qui est discutable d’un point de vue démocratique. Enfin, son financement se faisait par des tours de passe-passe, sans transparence. Cela étant dit, nous n’avons jamais accusé les membres de cette organisation, qui ont agi de bonne foi. Mais cela ne change rien aux critiques que l’on peut faire à ce projet politique. Je tiens enfin à rappeler que le parlement a enquêté très sérieusement sur ce dossier, durant une année. En tant que vice-président, j’étais le seul avec le président à avoir eu accès à la liste de tous les membres de la P26, j’y ai découvert des personnalités intéressantes, dont aujourd’hui encore je dois taire le nom pour des raisons de respect de la vie privée, car certaines n’ont jamais informé leur famille de cette appartenance.»


«On n’a pas fait un bébé dans le dos du pouvoir»

Pierre Cornu
Juge et auteur d’un rapport en 1991 sur les relations entre la P26 et des organisations similaires à l’étranger

«Je ne pense pas qu’il y ait besoin de réhabiliter la P26 et l’historien Titus Meier a raison s’il dit que ce n’était pas une armée secrète. Déjà, ce n’était pas une armée: on formait des cadres pour qu’ils puissent développer la résistance en cas d’occupation du pays par une armée étrangère. Et l’organisation n’était pas si secrète que cela: le chef de l’état-major général la chapeautait, au moins un conseiller fédéral était au courant (même si l’information du Conseil fédéral n’était pas suffisante, à mon avis), des parlementaires faisaient partie du conseil consultatif de la P26 et recevaient régulièrement des informations sur le fonctionnement de l’organisation, et les comptes de celle-ci étaient vérifiés par le Contrôle fédéral des finances. On n’a donc pas fait un bébé dans le dos du pouvoir politique. Le public n’avait certes pas connaissance de l’existence de la P26, mais il aurait été absurde de faire des parades de ses membres sur nos avenues! Il y avait des choses discutables dans son fonctionnement. Elles ont été relevées tant par la commission d’enquête parlementaire que dans mon rapport, mais cela ne faisait pas de l’organisation un groupe de malfaiteurs.»


«Il y avait un aspect partisan dans l’affaire»

Pascal Couchepin
Ancien conseiller fédéral, président du groupe radical lors de l’ouverture de l’enquête parlementaire

«Aujourd’hui, on constate - c’est en tout cas la thèse de ce livre - qu’il n’y avait pas besoin de bases légales pour la mise sur pied de cette P26. Ça peut surprendre, mais il faut bien se rendre compte qu’à l’époque, les processus étaient beaucoup moins chargés de juridisme qu’aujourd’hui. On a donc fait de la P26 une affaire d’Etat alors qu’elle n’en était pas une. C’est un reproche que l’on peut faire à la commission d’enquête parlementaire: si on aboutit à la conclusion qu’il n’y a rien, alors il faut le dire. Dans mon souvenir, il y a bel et bien un aspect artificiel et partisan dans ce dossier. Il faut bien se souvenir du contexte dans lequel on se trouvait. L’éclatement de cette affaire survenait juste après le scandale des fiches, qui était une intrusion dans la sphère privée des Suisses. Au niveau international, le mur de Berlin venait de tomber, et le communisme, auquel le Parti socialiste était encore affilié, était en train de s’écrouler. Pour contrer cette impopularité du communisme, les forces de gauche n’étaient pas malheureuses – et je grossis volontairement le trait – de montrer que la Suisse était un État «préfasciste» avec – en plus de l’affaire des fiches – cette pseudo-armée secrète.»


«Il ne faut pas prendre cette étude au sérieux»

Peter Bodenmann
Ex-conseiller national (PS/VS) et président du Parti socialiste

«Titus Meier est loin de la réalité et il ne faut pas prendre son étude au sérieux. À ma connaissance, il n’a pas contacté de personnalités de gauche de l’époque. C’est incroyable, et cela me choque. La commission d’enquête parlementaire était dirigée par Carlo Schmid, un élu PDC. Il y avait aussi une majorité bourgeoise tant au parlement qu’au Conseil fédéral. On ne peut pas réhabiliter la P26: elle était illégale, et nous sommes dans un État de droit. Peut-être que beaucoup de ses membres pensaient vraiment faire quelque chose de bien pour leur pays. On ne sait pas non plus comment cette organisation aurait été réellement utilisée s’il y avait eu un conflit grave. Mais le chef du Département de la défense ne connaissait pas les structures ni les responsables de cette armée secrète, et ça, ça ne va pas. Aujourd’hui, je suis un peu déçu. La Suisse a connu plusieurs affaires, comme les fiches et la P26. À l’époque, il y a eu une phase de transparence durant laquelle on doutait que les mesures de surveillance puissent apporter quelque chose. J’ai l’impression que désormais, et même à gauche, les politiciens estiment qu’il faut de tels moyens.» (24 heures)

Créé: 18.07.2018, 20h29

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