Après trente essais et vingt ans de débat, deux semaines de congé paternité

Politique familialeLe Conseil des États ouvre la voie à un congé paternité de deux semaines. Au fil du temps, les lignes ont bougé au centre droit.

Image: Keystone, Chantal Dervey, Laurent Crottet, Yvain Genevay,

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C’est historique. Le Conseil des États accepte l’introduction d’un congé paternité de deux semaines. Il a approuvé hier un contre-projet indirect à une initiative populaire qui en demande quatre, et qui, elle, a été rejetée.

En Suisse, 38% des pères n’ont qu’un jour de congé à la naissance de leur enfant, soit le minimum légal. Seuls 8% ont deux semaines ou plus. Si le Conseil national suit, le minimum passera donc à deux semaines, à prendre en bloc ou par journée dans les 6 mois après la naissance. Cette nouvelle prestation sera financée par les allocations pour pertes de gain (APG) pour un coût estimé à 224 millions de francs par an. Si la décision est historique, c’est aussi parce qu’elle intervient après une trentaine d’interventions sur le sujet au Parlement fédéral depuis près de 20 ans. Ainsi en 2007, une motion de Roger Nordmann (PS/VD) qui demandait l’introduction d’un congé paternité avait passé le cap du National avant d’être rejeté par les États. La comparaison entre les deux débats montre où les lignes ont bougé.

Ceux qui n’ont pas changé d’avis

La gauche était pour un congé paternité il y a douze ans, elle l’est restée. Liliane Maury Pasquier (PS/GE) a même participé aux deux débats et a plaidé en invoquant ses convictions mais aussi son expérience professionnelle de sage-femme: «Le lien entre un père et son enfant se tricote dans les brassières. Il est fait du parfum des bains, comme de celui des couches.» Géraldine Savary l’a rejointe hier avec une pique humour. «Notre conseiller fédéral Ueli Maurer avait dit à l’époque que dans la nature, ce sont les vaches qui s’occupent des petits veaux. Mais dans la nature, ce sont aussi les manchots mâles qui couvent les œufs.»

L’UDC n’a pas non plus changé sa doctrine. Pour elle, le congé paternité est une affaire privée. Lors du débat en décembre 2007, le sénateur Alex Kuprecht (UDC/SZ) le disait avec force: «On a l’impression qu’en cette période de Noël certains veulent faire des cadeaux». Hier, il n’a pas pipé mot. Son collègue Peter Föhn (UDC/SZ) s’est chargé de réexpliquer les arguments de son parti: «C’est la responsabilité individuelle qui doit primer et rien d’autre.»

Le Conseil fédéral est lui aussi resté fidèle à sa position. Il ne veut pas d’un congé paternité, ni de quatre, ni de deux semaines. Pascal Couchepin (PLR) le défendait, détendu, il y a 12 ans: «En soi c’est une bonne chose que de pouvoir donner aux pères ce congé. Mais celui-ci n’est pas de la même nécessité que la consolidation de l’AI, le renforcement des financements de l’assurance chômage et la couverture des engagements déjà pris dans le domaine des allocations pour perte de gain.» En 2019, le Conseil fédéral ne dit pas autre chose. Mais le messager a changé. Et six jours après la grève des femmes, le socialiste Alain Berset a mis hier une triple paire de gants pour expliquer la position du collège: «Ce n’est pas sur le principe que le Conseil fédéral a émis des réserves, mais sur le moment.»

Ceux dont la position a évolué

Le PDC a fait la différence entre le vote de 2007 et celui de 2019. Il y a 12 ans, Urs Schwaller (PDC/FR) résumait le refus de son parti: «Je soutiens le renforcement de l’engagement des pères dans la famille. Le congé paternité peut sans doute y contribuer dans les premiers temps. Mais ce n’est pas du ressort de la Confédération.» Douze ans plus tard, Pirmin Bischof (PDC/SO) a défendu un congé paternité de deux semaines, «le seul réaliste» selon lui. Pour l’économie: «Les patrons souffrent de la pénurie de personnel. Or au moment d’engager, le fait d’être un pays favorable aux enfants compte.» Et pour les enfants: «Les études le montrent: les enfants de pères qui ont profité d’un congé paternité ou parental sont plus tard en meilleure santé! Et en particulier, les enfants qui viennent de classes sociales basses. Ce n’est pas un nice to have.»

Le PLR ne voulait pas d’un congé paternité en 2007. Il a aussi refusé les deux semaines hier, à l’exception de ses représentants latins - Olivier Français, Raphaël Comte, Fabio Abate. Le parti propose un autre modèle qu’il juge plus moderne, à savoir l’introduction d’un congé parental de 16 semaines à répartir entre pères et mères. «Cette solution permettrait une meilleure coopération familiale, plus de progrès, plus de flexibilité, et une plus grande conciliation entre famille et travail», affirme Joachim Eder (PLR/ZG).

Celui qui s’en souviendra à 90 ans

Le mot de la fin revient au libre-penseur Raphaël Comte (PLR/NE), qui défend quatre semaines de congé-paternité, un «électrochoc» aujourd’hui, une banalité demain: «Projetons-nous en 2069. J’aurai 90 ans. Quand je serai dans ma maison de retraite, ce débat semblera ridicule. Le congé paternité sera une évidence que personne ne remettra en cause. (...) En 2069, j’en suis sûr, je serai heureux d’avoir participé à un petit moment historique.»


Ils ont dit en 2007

Pascal Couchepin, conseiller fédéral (PLR)
«Si un progrès doit intervenir dans le domaine de la famille, c’est plutôt pour favoriser la flexibilisation des conditions de travail et l’accueil extrafamilial»

Urs Schwaller, conseiller aux Etats (PDC/FR)
«Je soutiens le renforcement de l’engagement des pères dans la famille. Mais ce n’est pas du ressort de la Confédération»

Liliane Maury Pasquier, conseillère aux Etats (PS/GE)
«Il s’agit pour permettre aux bonnes relations de se tisser entre l’enfant, son père et sa mère, d’accorder aux parents un minimum de temps»


Ils ont dit en 2019

Alain Berset, conseiller fédéral (PS)
«Le Conseil fédéral a dit que dans le fond, nous avons posé jusqu’ici d’autres priorités pour favoriser la conciliation»

Pirmin Bischof, conseiller aux Etats (PDC/SO)
«Du point de vue de l’enfant, de la relation au père, le congé paternité n’est pas seulement un nice to have. Il est temps de faire ce petit pas»

Géraldine Savary, conseillère aux Etats (PS/VD)
«Ueli Maurer avait dit que ce sont les vaches qui s’occupent des petits veaux. La nature nous donne d’autres exemples: ce sont les manchots mâles qui couvent»

Créé: 20.06.2019, 21h01

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