La Turquie a essayé d’enlever un opposant en Suisse

RévélationsUn groupe, dont des employés de l’ambassade turque, s’est rencontré plusieurs fois pour planifier un rapt. La Suisse a ouvert une enquête.

Après le putsch contre Erdogan, les manifestations avaient été nombreuses en Europe, comme celle de Genève en juillet 2016. Dans l’ombre, un mois plus tard, la Turquie planifiait d’enlever un opposant en Suisse.

Après le putsch contre Erdogan, les manifestations avaient été nombreuses en Europe, comme celle de Genève en juillet 2016. Dans l’ombre, un mois plus tard, la Turquie planifiait d’enlever un opposant en Suisse.

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Une scène digne des meilleurs livres d’espionnage. Deux employés de haut rang de l’ambassade de Turquie à Berne ont rencontré en août 2016 un petit groupe d’hommes dans un cimetière de la banlieue de Zurich. Leur but? Planifier l’enlèvement d’un opposant. Ils prévoyaient de l’anesthésier avec du GHB. L’homme visé: Arcan*. Ce manager zurichois est désormais sous protection policière suisse.

La Suisse prend cette affaire très au sérieux. Le Ministère public de la Confédération (MPC) a ouvert une enquête pour espionnage politique et préparation d’enlèvement. En fait, ce sont plusieurs rencontres secrètes qui ont eu lieu dans l’Oberland zurichois. À trois reprises, des hommes, que les connaisseurs du dossier attribuent aux services du renseignement turc, ont rencontré Emre*, un compatriote établi de longue date en Suisse. Ils voulaient le convaincre de verser du GHB dans la nourriture ou la boisson d’une de ses connaissances: Arcan, le manager zurichois qu’ils veulent enlever. L’équipe promet beaucoup d’argent et une vie sans souci en Turquie à Emre, un père de famille fortement endetté.

Dans un cimetière zurichois

Retour en août 2016, dans le cimetière zurichois. Les agents des services secrets turcs attirent Emre sur un banc ombragé. Assis, ils en appellent à son patriotisme. Arcan, l’ancien associé d’Emre, serait un homme dangereux qui complote contre la patrie. Ils prétendent qu’il soutient les putschistes qui ont voulu renverser le président Recep Tayyip Erdogan le mois précédent. C’est pour cela qu’ils demandent à Emre de leur livrer des informations sur lui.

Mais ce n’est que le début, les agents vont bientôt exiger qu’Emre les aide à enlever son copain. Arcan, la victime visée, est lui aussi un père de famille naturalisé, établi dans le canton de Zurich de longue date. Il devait être conduit à un endroit inconnu. Cet homme d’affaires respecté avait aussi une bonne réputation en Turquie. Mais comme il est actif dans le mouvement du prédicateur musulman Fethullah Gülen, il est dans le viseur des partisans du président Recep Tayyip Erdogan.

Au cimetière, rien n’a été laissé au hasard. Pendant que trois agents entourent Emre, deux autres sillonnent discrètement le cimetière. Tout indique une planification minutieuse. La Turquie officielle est en effet présente en nombre. Mais personne ne remarque que tout ce petit monde est observé par le service de renseignement de la Confédération (SRC). Des agents suisses sont aussi là, depuis le début de la réunion, sans être reconnus. Le matériel recueilli ce jour-là, dont des photographies, permet au Conseil fédéral de faire ce qu’il ne fait généralement pas dans les affaires de renseignements. Le gouvernement demande au MPC d’ouvrir une enquête. L’acte criminel est trop évident, les preuves trop claires pour nécessiter de la retenue diplomatique; d’autant plus que ce sont deux des principaux représentants d’Ankara en Suisse qui sont impliqués.

Procédure contre deux diplomates turcs

Le MPC mène de ce fait une procédure pour espionnage et enlèvement contre les deux diplomates identifiés, et aussi contre inconnu. Les clichés, même s’ils sont parfois flous, prouvent entre autres la présence d’un diplomate que le DFAE considère encore à ce jour comme le No 2 de l’ambassade de Turquie en Suisse: H. M. G., officiellement attaché de presse, qui s’est fait remarquer à plusieurs reprises dans le pays par son activisme. Il parle à peine anglais, et aucune des langues nationales. L’autre, H. K. Y., est le deuxième secrétaire de l’ambassade de Turquie à Berne. Ce diplomate est resté toujours discret. Il a été rappelé en Turquie depuis ces événements. Les autres agents n’ont pas encore été identifiés.

L’affaire n’avait jamais été rendue publique

Le fait que la victime visée soit toujours sous protection policière montre l’importance que les autorités suisses accordent aux planifications d’enlèvement. L’affaire n’a jamais été rendue publique. Contacté, le MPC confirme qu’il enquête sur une affaire pour espionnage politique et tentative d’enlèvement par un État étranger. Reste que les employés de l’ambassade sont en partie protégés par l’immunité diplomatique. Le Conseil fédéral demande à la Turquie de lever leur immunité. Selon plusieurs diplomates, cette démarche, qui n’est entreprise que dans les cas considérés comme graves, peut brouiller les relations avec Ankara. L’ambassade de Turquie à Berne, elle, n’a pas réagi à nos questions.

Cette tentative d’enlèvement est une première depuis la Seconde Guerre mondiale. Le régime nazi est le dernier acteur étatique à avoir agi de la sorte en Suisse. En 1935, la Gestapo a enlevé le journaliste Berthold Jacob de Bâle. Septante et un ans plus tard, c’est au tour de la Turquie de tenter un enlèvement.

* Prénoms d’emprunt


Après le rapt raté, il était à Genève pour lancer une ONG

La tentative d’enlèvement à laquelle il a échappé pousse Arcan* à se montrer discret et prudent. Pas question, en revanche, de plier devant la répression orchestrée par Recep Tayyip Erdogan à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Arcan était à Genève ce mardi pour présenter l’ONG que vient de fonder le mouvement Gülen pour dénoncer les violations des droits de l’homme commises par la Turquie. Les statuts de cette vitrine officieuse de la confrérie religieuse qu’il va présider ont été enregistrés à Genève en décembre dernier. Elle devrait pouvoir prétendre à un statut qui dans deux ans lui permettra de jouir à ce titre d’une représentation auprès de l’ONU. Dès lors, les gülénistes pourront faire entendre leur voix au sein du Conseil des droits de l’homme sans avoir à passer par d’autres ONG.

Mehmet*, l’un des porte-parole de l’organisation Gülen en Suisse va quitter Berne pour s’installer à Genève très prochainement. Sa mission va consister à renforcer l’ancrage de son mouvement au sein du système onusien. Si la feuille de route est claire, sa mise en œuvre n’en demeure pas moins compliquée comme en attestent les réticences d’Arcan à communiquer le nom même de cette nouvelle ONG güléniste. «Vous savez, c’est une situation assez complexe. Nous voulons être entendus mais en même temps nous devons faire attention aux représailles qui pourraient viser nos familles et nos amis», explique celui qu’un groupe projetait de kidnapper en Suisse. «Les méthodes utilisées sont celles d’une dictature qui ne recule devant rien pour étouffer la contestation. Nous ne nous retrouvons pas dans des circonstances normales même à l’étranger. Il faut que la communauté internationale en prenne conscience», poursuit Arcan qui a parfois le sentiment de prêcher dans le vide. «Les Européens nous écoutent et compatissent mais trop souvent ça s’arrête là. Ankara a trouvé les bons arguments pour les dissuader de mettre trop la pression», explique Mehmet qui pense évidemment à la question de l’entrée des migrants instrumentalisée par Ankara.

À l’ONU, l’ONG güléniste va s’employer à dénoncer une chasse aux sorcières qui n’a pas de frontières. La purge lancée par Recep Tayyip Erdogan après le putsch raté de 2016 s’étend aujourd’hui aux écoles gülénistes installées à travers le monde. Au Sénégal, au Nigeria, au Mali, au Maroc et aussi au Pakistan, Ankara a fait pression sur les autorités pour que les écoles créées par le mouvement Gülen ferment leurs portes. «Pour l’instant, notre priorité consiste à dénoncer l’emprisonnement de milliers de personnes dont des femmes et les actes de tortures commis par ce régime», insiste Arcan, prudent mais plus combatif que jamais.
Alain Jourdan
*prénom d’emprunt

Créé: 14.03.2018, 21h10

Le numéro deux de l’Ambassade turque en Suisse qui a participé à cette tentative de rapt.

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