Vania Alleva, l’intello qui se bat pour les ouvriers

SyndicalismeHistorienne de l’art, la nouvelle présidente du syndicat Unia ne vient pas du terrain. Mais les inégalités, elle connaît bien

Vania Alleva, 45?ans, nouvelle présidente d’Unia élue il y a une semaine à Berne, est issue d’un milieu modeste.

Vania Alleva, 45?ans, nouvelle présidente d’Unia élue il y a une semaine à Berne, est issue d’un milieu modeste. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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Madame l’intello chez les ouvriers. On lance à Vania Alleva le cliché qui va forcément l’énerver un peu. Sans cela, la nouvelle présidente d’Unia, élue il y a une semaine à Berne, nous lirait sans fin son bréviaire syndical. Malgré sa tenue classe et son air souriant, la cheffe de file du plus grand syndicat du pays enchaîne en permanence de quoi alimenter les mégaphones des manifestations: stop à la pression sur les salaires, stop aux déréglementations, halte au franc fort, etc.

«J’ai des convictions et je m’engage sans réserve» Mais une linguiste et historienne de l’art, qui a écrit sa thèse sur Meret Oppenheim (une écrivaine et artiste bâloise d’origine allemande), est-elle à sa place pour militer au nom des travailleurs du bâtiment? «Je travaille chez Unia depuis dix-huit ans, se défend Vania Alleva. Durant cette période, j’ai collaboré avec des centaines de salariés, issus des branches et métiers les plus variés. Leurs soucis et leurs préoccupations me tiennent à cœur, j’ai des convictions et je m’engage sans réserve.» Le discours s’adresse aux 200'000 membres du syndicat ainsi qu’à ses 1000 employés. Et au million de personnes pour lesquelles Unia négocie des conventions collectives en Suisses.

Cette image d’intello coupée des réalités du terrain est à côté de la plaque, assure-t-elle. Cette seconda, née à Zurich il y a quarante-cinq?ans, d’une famille immigrée des Abruzzes – mère nettoyeuse et père chauffeur – sait ce que sont les inégalités sociales. Ses parents ne parlaient que l’italien à la maison. «A l’école, le prof m’avait mis la pression en me disant que je ne devais parler que le bon allemand et plus rien d’autre, raconte-t-elle. Je suis rentrée à la maison en disant à mes parents que je ne parlerais plus jamais l’italien. Je me souviens de la réaction d’incompréhension de mon père. Plus tard, j’ai fondu en larmes et je leur ai expliqué, mes parents ont compris et ont bien réagi. Je leur en suis encore reconnaissante aujourd’hui.»

Des rêves bilingues

Aujourd’hui, cette bilingue allemand-italien avoue rêver indifféremment dans les deux langues. «En allemand, quand je rêve, je négocie des adaptations salariales», précise-t-elle.

Ses années de gymnase aiguiseront sa conscience sociale, fille issue d’un milieu modeste parmi des gosses de riches de la Goldküste. «On pouvait compter les enfants d’immigrés.» Mais c’est plus tard, à Rome, pendant ses études universitaires, qu’elle apprendra le sens du mot «conflit»: «Nous nous opposions aux économies dans l’enseignement et nous avons occupé l’université pendant des semaines. Moi qui venais d’une famille où on ne faisait pas de politique, j’ai beaucoup appris à ce moment-là.»

Mai 68 en 1990

1990 sera son Mai 68: l’idée qu’il n’y a pas de fatalité, que «tout le monde peut se battre pour sa dignité et qu’ensemble on est plus fort». Elle ajoute qu’elle a aussi fait toutes sortes de jobs pendant ses études – nettoyage, bureau, vente –, qui lui ont permis de connaître les réalités du travail. «Et je reste très consciente du milieu d’où je viens.» Surtout, ajoute-t-elle, son élection à la tête du syndicat «est certainement un signal fort envers les femmes. Nos priorités sont aussi une meilleure conciliation entre vie professionnelle et vie privée, la lutte contre la dérégulation des heures d’ouverture des magasins et les inégalités salariales.»

Vania Alleva ramène toujours la conversation vers le syndicat. Zappons une nouvelle fois sur la vie privée. Elle est venue s’installer à Berne il y a une dizaine d’années: pour se rapprocher de la centrale d’Unia, mais aussi parce que son mari travaille à Berne. Lui ne fait pas de syndicalisme mais œuvre comme historien. Binationale, Vania Alleva a obtenu son passeport rouge à croix blanche en 2004 par naturalisation facilitée grâce au mariage. «Je n’avais plus les années de résidence nécessaires puisque j’avais quitté la Suisse pour mes études. La police criminelle est venue à la maison pour enquêter et vérifier que ce n’était pas un mariage blanc.» Encore une réalité de l’immigration, un de ces épisodes que l’on n’oublie jamais.

Le personnage historique qu’elle aurait aimé rencontrer est Rosa Luxembourg. «L’époque et la condition des femmes ont changé, mais le combat continue.» On discerne derrière son bureau, discrètement scotché, un drapeau rouge avec le visage de Che Guevara. Et un autre cliché montrant les athlètes noirs du Black Power, poings levés, aux JO de Mexico en 1968. Des images qui soulignent, si besoin est, les convictions et le caractère déterminé de la présidente d’Unia.

La cheffe syndicale se dit ouverte au dialogue mais n’a «pas peur des conflits». Elle le répète plusieurs fois, pour bien imprimer l’idée que le patronat aura à qui parler ces prochaines années. On peut avoir emprunté l’ascenseur social et défendre la classe ouvrière bec et ongles.

Créé: 01.07.2015, 10h31

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