Pourquoi les victimes de viol peinent à porter plainte

SociétéTrois quarts de tous les types d’agressions sexuelles contre des adultes ne sont pas révélés.

Certaines victimes ne parlent pas car elles craignent le parcours du combattant d’une procédure judiciaire.

Certaines victimes ne parlent pas car elles craignent le parcours du combattant d’une procédure judiciaire. Image: IAN SANDERSON

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Quatorze ans. Il a fallu toutes ces années à Marie* pour porter plainte contre son violeur, peu de temps avant la prescription de ce crime. Son histoire révèle la difficulté pour de nombreuses victimes d’agressions sexuelles de saisir la justice suisse. Décryptage.

«A l’époque, j’avais 14 ans, lui 19. J’avais suivi ce garçon, en fuguant. Et ça s’est passé…» confie la Genevoise, d’une voix hésitante. Son «petit ami» contraint l’adolescente à un rapport sexuel en maintenant ses poignets et en proférant des menaces contre elle et ses proches. «Mes parents avaient déposé une plainte contre lui pour détournement de mineur. Je n’avais rien dit devant la police. J’avais honte, je me sentais coupable de l’avoir suivi.» Un second viol a lieu. Trois mois plus tard, Marie commet une première tentative de suicide. Sa parole se libère deux ans après les faits. Marie se confie à sa mère et toutes deux poussent la porte du centre LAVI. «On m’a parlé d’une plainte pénale et j’ai eu peur des conséquences. Je n’étais pas prête à me battre.»

Thérapie pas suffisante

Sa mère l’encourage alors à entamer une thérapie, qu’elle suivra pendant des années. «Ce n’était pas suffisant. Je me sentais tellement mal dans ma peau que j’ai pris des drogues, cocaïne, ecstasy. J’ai raté ma scolarité. J’ai fait d’autres tentatives de suicide et beaucoup de séjours à l’hôpital», résume-t-elle. A 31 ans, bénéficiaire de l’AI, elle sort de trois semaines d’hospitalisation.

Le déclic survient en 2013. «Je n’avais plus d’autre choix que de porter plainte. J’étais prête à partir au front.» Durant un an et trois mois de procédure, soutenue par son avocate et la LAVI, elle a expliqué dans le détail les viols, prouvé ses accusations en exhumant les notes de ses psychiatres.

Son ex-petit ami a reconnu les rapports sexuels, mais pas forcés. Il a finalement été condamné en 2015 à deux ans de prison avec sursis, bénéficiant de la circonstance atténuante du fait des années écoulées. «C’était un soulagement, livre Marie. Quelle que soit sa peine, elle est inscrite dans son casier judiciaire.» Cette affaire est exceptionnelle, remarque son avocate, Laura Santonino: «Il est rare que la justice reconnaisse un viol quinze ans après, sans constat médical de lésions. Cela démontre qu’il faut garder espoir.»

Phénomène inquiétant

Les obstacles sont nombreux pour faire reconnaître un viol par la justice. «Le violeur est rarement un inconnu croisé au coin de la rue. Très souvent, il s’agit d’une connaissance, d’un proche, d’un conjoint. Et dans ce cas, l’acte contraint peut parfois être difficile à faire reconnaître. Certaines victimes se disent qu’elles ont été imprudentes et ont un sentiment de culpabilité, alors que le seul responsable est l’auteur», explique Me Santonino.

Parfois, la situation est plus nébuleuse. Le Dr Emmanuel Escard, psychiatre à l’Unité interdisciplinaire de médecine et de prévention de la violence, réalisant 150 constats par an de violences sexuelles, s’inquiète d’un nouveau phénomène. «Nous voyons se développer à Genève des traumatismes sexuels sans image. Des jeunes filles de 16 à 25 ans sortent en soirée, absorbent une substance chimique mise dans leur verre. Elles se réveillent le matin chez un inconnu ou dans la rue avec des douleurs. Les examens ne prouvent pas forcément qu’il y a eu viol.»

Difficile de connaître l’ampleur des cas non révélés. «D’après plusieurs études francophones, trois quarts de tous les types d’agressions sexuelles contre des adultes ne sont pas connus de la médecine ni de la justice», affirme le Dr Emmanuel Escard.

Le système judiciaire n’encouragerait pas les plaintes. «Certaines ne parlent pas car elles craignent le parcours du combattant d’une procédure judiciaire, savent que leur vie intime va être disséquée et qu’il sera difficile de faire reconnaître leur préjudice. Il revient à la victime de prouver qu’elle a subi des violences sexuelles et pas à l’accusé de se défendre», rappelle Marylène Lieber, professeure en études genre à l’UNIGE. Que faire? D’abord, élargir la définition juridique suisse du viol. Elle ne concerne que la pénétration vaginale par un pénis. Et ne correspond de loin pas aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé. «C’est une forme d’archaïsme, selon certains juristes. Le débat politique sur cette redéfinition juridique me semble important», souligne Marylène Lieber.

Le viol est punissable de dix ans maximum. Idem pour les actes à caractère sexuel. «Même si chaque cas est différent, la situation n’est pas satisfaisante car, dans la pratique, les peines prononcées ne prennent pas suffisamment en considération la gravité des faits et les répercussions souvent dévastatrices sur la victime», estime Me Santonino. Le Dr Escard rappelle pour sa part l’importance d’améliorer la détection des cas: «Trois quarts des victimes ne consultent pas pour une agression sexuelle, mais pour des troubles alimentaires ou une toxicomanie par exemple.»

*Prénom d’emprunt

Créé: 18.11.2016, 22h46

Biennale du genre lancée

«Les constats concernant la prégnance des violences et insultes sexistes et homophobes, au cœur des écoles et dans les espaces publics, sont fréquemment exprimés par les professionnels», selon Colette Fry, directrice du Bureau de la promotion de l’égalité. Voilà pourquoi les violences sexistes et sexuelles sont au cœur d’une biennale lancée jeudi. Des ateliers organisés dans des établissements scolaires, des pièces de théâtre, des tables rondes, des lectures et formations continues se succéderont jusqu’au 26 novembre. Un atelier sur le «Sexisme ordinaire: comprendre et agir» débutera ce samedi à 9 h. Un débat sur le traitement médiatique des violences faites aux femmes se tiendra mardi à 19 h. La pièce de théâtre Tabou jouée vendredi rappellera la flamboyante plaidoirie que Gisèle Halimi a prononcée en 1978, à l’origine d’une évolution du droit français sur le viol. Un débat suivra sur «la justice face au viol».
Infos: www.biennaledugenre.ch

S.R.

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