«La violence façon Orange mécanique s’accroît»

AnalyseLe psychiatre Panteleimon Giannakopoulos décortique le phénomène relativement nouveau de l’agression gratuite dans l’espace public, touchant hommes et femmes.

«L’agression gratuite se fait en dehors d’un contexte passionnel», explique le psychiatre Panteleimon Giannakopoulos

«L’agression gratuite se fait en dehors d’un contexte passionnel», explique le psychiatre Panteleimon Giannakopoulos Image: Georges Cabrera

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Le déferlement de violence contre une victime sans raison apparente échappe à notre compréhension (lire ci-dessous). C’est l’effet «Orange mécanique». Ce phénomène observé depuis une quinzaine d’années progresse, décrypte Panteleimon Giannakopoulos, psychiatre et directeur médical de Curabilis, prison de soins à Genève pour détenus souffrants de troubles psychologiques.

L’agression de cinq femmes à la sortie d’une boîte de nuit à Genève, le 8 août, a choqué toute la Suisse. Pourquoi marque-t-elle tant les esprits?
Le côté gratuit de l’agression est un élément important. On s’était habitué en Suisse à des agressions passionnelles ou liées à des substances. Là, cela semble être une agression gratuite.

Qu’est-ce que vous entendez par agression gratuite?
L’agression gratuite se fait en dehors d’un contexte passionnel. Les protagonistes agissent de manière froide, détachée, et sans forcément abuser de substances. La personne qui vous agresse le fait pour le plaisir, reste indifférente à vos réactions, peut vous faire du mal dans une logique où vous devenez un objet à ses yeux. Tandis que dans une agression passionnelle, vous restez un sujet qui déclenche des émotions. La différence est fondamentale. Ce qui fait peur, c’est le fait que la victime perd son statut de sujet et se trouve reléguée au rang d’objet.

Pour agir avec une telle violence, faut-il avoir des problèmes psychologiques?
Cela peut venir de personnes qui ne sont pas nécessairement des schizophrènes en décompensation ou qui perdent leur jugement parce qu’elles sont fortement alcoolisées. Mais souvent, elles ont des troubles de la personnalité. Leur rapport à la réalité peut être affecté: elles peuvent être froides, considérer les autres avec une distance frappante, et ont une image d’elles-mêmes assez grandiose. Elles peuvent passer à l’acte sans colère ni désir. Il s’agit souvent de jeunes, voire de très jeunes, qui ressemblent un peu aux protagonistes du film «Orange mécanique» qui décrit l’agression de personnes âgées, sans véritable motif autre que celui d’expérimenter la violence gratuite. Ce film sorti en 1971 était prophétique.

Mais qu’est-ce qui déclenche ce déferlement de violence façon «Orange mécanique»?
L’intentionnalité de faire du mal est là, pour s’amuser, rompre son ennui, parce que quelque chose ne plaît pas. Parfois, un regard, un mot, des choses très neutres peuvent déclencher l’agression. Cela peut être la ressemblance avec une personne connue, un mouvement d’humeur suite à une contrariété. Dans un tel passage à l’acte, le lien ne compte pas, contrairement à une agression dans le cadre d’une vengeance par exemple.

Peut-il y avoir des signes avant-coureurs?
Souvent, ce sont des passages à l’acte immédiats, précédés d’une tension interne. Vous n’avez pas affaire à des délinquants de banlieue, des marginaux de milieux défavorisés, mais à des individus qui ont une haute et froide estime d’eux-mêmes, et peu susceptibles de commettre d’autres actes délictueux. Les assassinats en 1984 de deux hommes en France par une bande de trois jeunes, relatés dans le film «L’appât», illustre bien ce cas de figure. Le point de départ, c’est l’envie de se faire de l’argent. Et sur le moment, le passage à l’acte très violent est totalement exempt de culpabilité. Les personnes agissent comme si elles étaient «blanches».

Ces agresseurs visent-ils davantage les femmes?
Ces agressions sont très impersonnelles. Cela peut être lié au genre, à un comportement qui rappelle quelqu’un à l’auteur, à la couleur de la peau, sans forcément qu’il y ait une idéologie sous-jacente. Il y a une expression pulsionnelle brutale, sans le sentiment d’avoir commis le mal. Les agresseurs de ce type-là sont souvent très mal à l’aise dans leur rapport à la femme. L’identité maternelle et amoureuse fait souvent défaut dans leurs représentations. Ils ne sont pas dans le désir mais éprouvent de la colère face à la crainte d’être rejetés par l’autre. Ils frappent les hommes comme les femmes, sans connotation sexuelle.

Ces personnes ne sont-elles pas détectables en amont?
C’est très difficile. Vous pouvez détecter ces personnes en amont quand vous retrouvez chez elles le repli, la froideur, le fait d’instrumentaliser les autres, les échecs professionnels à répétition parce qu’elles méprisent les autres, sans être forcément socialement inadaptées. D’ailleurs, après leur passage à l’acte, les psychiatres observent souvent une personne vide, sans cohérence interne, à l’identité faite de bric et de broc, très difficile d’accès du point de vue émotionnel.

Depuis quand voit-on ce genre de profils?
Les caractéristiques de ces personnes émergent depuis une quinzaine d’années seulement. Les dernières études scientifiques montrent que ce sont des jeunes de moins de 25 ans, de milieux non défavorisés, d’un assez bon niveau d’intelligence. Ils ont peu de relations affectives, un manque d’empathie, une faible réaction à la punition, une tendance à être peu adaptés au monde. Ils montrent une distance froide, sans regret ni émotions. À Curabilis, une dizaine de détenus correspondent à ce profil actuellement.

Comment expliquer l’émergence de ce phénomène? Le refuge dans le monde virtuel joue-t-il un rôle?
Cette nouvelle déclinaison de la psychopathie, appelée «Callous Unemotional», s’observe partout dans le monde et a pris de l’ampleur. Il m’est arrivé de réaliser des expertises psychiatriques concernant ces sujets. Ils ont souvent peu de relations affectives en raison de leur parcours de vie. Ils ont grandi dans une famille sans histoire, où la faiblesse n’est pas permise. Ils ont vécu une certaine négligence émotionnelle dans leur enfance, sans pour autant avoir subi des violences physiques. À cela s’ajoute le rapport au virtuel sans limites, à travers les jeux vidéo, les réseaux sociaux, où le pouvoir est dans leur main, où ils évitent les relations et donc toutes contrariétés. Ces jeunes ont des vies sans amour, souvent dans un repli protecteur. Ce sont des anticaïds.

Que voulez-vous dire par «anticaïds»?
L’image du caïd de la banlieue, avec des codes d’honneur et une loyauté à certains proches, appartient au passé. Là, ces jeunes agissent davantage en loup solitaire.

L’éducation seule peut-elle éviter le développement de cette pathologie?
Avec le développement du virtuel, cela nous oblige à être proactif dans l’expérience des rapports humains directs. L’éducation des émotions est indispensable. Mais l’école ne suffit clairement pas. Cela passe par les bons côtés d’une famille à l’ancienne, au sein de laquelle l’échange affectif, l’amour, la colère, les limites sont présents. Autre élément important: promouvoir la rencontre physique. Après la commission de l’acte, des années de psychothérapie sont nécessaires pour réaliser un apprentissage du lien, en impliquant l’acteur au niveau émotionnel, pour l’amener à éprouver des regrets. Malheureusement, l’évolution de la société fait que le nombre d’agressions à caractère non sexuel et gratuit va se multiplier. (24 heures)

Créé: 13.09.2018, 06h39

L’essentiel

Phénomène


  • La violence gratuite dans l’espace public s’observe depuis une quinzaine d’années


Profil

  • Les auteurs sont souvent des jeunes, de milieux non défavorisés, qui manquent d’empathie


Raisons

  • Ils ont vécu une certaine négligence émotionnelle dans leur enfance et ont un rapport au virtuel sans limites

«Je suis déçu que mon corps n’ait rien pressenti»

C’était il y a deux ans en face du McDo de Chauderon. Paul* n’a rien vu venir. En quelques secondes, le Lausannois de 25 ans était par terre, en sang, et sans aucun souvenir de ce qui lui était arrivé.

«Il était minuit, j’avais pour une fois décidé de rentrer pas trop tard, après avoir bu quelques verres. J’étais avec un ami qui s’est absenté pour aller uriner à quelques mètres. Quand il est revenu, il m’a trouvé les habits couverts de sang.» Les détails de son agression, Paul ne les connaîtra sans doute jamais.

Une plainte à la police n’a donné aucun résultat: les caméras de surveillance ne couvraient pas cet endroit précis, aucun témoin n’a vu la scène. Est-ce un groupe de jeunes? Ou une personne seule? Les médecins qui lui ont fait passer un scanner et qui ont recousu son crâne de six points de suture n’ont pas pu expliquer précisément le choc.

«J’ai dû recevoir deux coups, dont un vers l’œil, par quelqu’un qui venait de trois quarts, puis ma tête a sans doute heurté la barrière. Mon seul souvenir est que j’ai eu peur que ce soit un coup de couteau. Je suis un peu déçu que mon corps n’ait rien pressenti, aussi qu’il ne m’aide pas à me souvenir.» La seule certitude de Paul, c’est que l’agression était gratuite.

«On a cherché pendant des semaines avec mes potes, mais on n’a trouvé aucune raison. J’étais la mauvaise personne au mauvais moment.» Paul ne ressent pas de colère. Il ne se sent pas non plus traumatisé, même s’il garde des marques physiques de son agression.

«Pour moi c’est réglé. Mais j’ai toujours l’idée qu’on se recroise parfois en soirée. Et que mon agresseur ne me reconnaît pas non plus… J’aimerais bien savoir qui c’est, presque par curiosité. En fait, c’est sans doute un pauvre type, qui avait besoin de se défouler. Je ressens un peu de pitié pour lui.» C.CO.

* Nom connu de la rédaction

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