«Les yeux bandés, mon corps tremblait à chaque pas»

BlindtestLe trafic sur les trottoirs est une préoccupation pour les aveugles et malvoyants de Suisse. À l’aveugle, notre journaliste a testé ces difficultés.

Vidéo: Elisa Blondel

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Dans le courrier envoyé récemment au Conseil fédéral, les aveugles dénoncent «la présence toujours plus envahissante de vélos et de trottinettes indisciplinés qui roulent à une vitesse inadaptée aux handicaps visuels».

Ils lancent une provocation: «Seriez-vous d’accord qu’on fasse de vous des aveugles et qu’on vous oblige à vous déplacer sur la voie publique avec les yeux bandés et munis d’une canne blanche?» J’ai relevé le défi.

Le rendez-vous est fixé à la gare de Lausanne. C’est Pierre Calore, président de la section vaudoise de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants qui sera mon guide. Comme un Suisse sur 20, le Vaudois a un gros problème de vue. Grâce à une vision résiduelle de 7% dans un œil, il distingue de vagues silhouettes noires. Pour se déplacer, il a néanmoins besoin d’une canne. Je le retrouve dans le hall. «Alors, prêt pour l’aventure, Sébastien?» lance-t-il, blagueur.

Plongeon dans le noir

Avec une écharpe, je me bande les yeux. «Dans une gare, décrit Pierre Calore, les gens sont pressés par l’horloge. Et ils sont souvent scotchés à leur smartphone. Posez votre main sur mon épaule gauche.» Le Vaudois m’indique les mouvements de base pour que je comprenne s’il veut tourner à gauche ou à droite, monter ou descendre. «On y va? Faites-moi confiance, je connais les lieux…» Mon corps tout entier se met à trembler. Mes jambes vacillent, je perds la notion d’équilibre. Je répète dans ma tête: confiance, confiance. Nous avançons à pas de fourmis.

Dans le sous-voie, Pierre longe le mur avec sa canne. Je l’entends frapper le béton. Les voyageurs nous frôlent sans nous heurter. Il m’explique: «Aux heures de pointe, c’est le pire. Les gens regardent à peine où ils vont. Personnellement, j’avance tout droit et si quelqu’un me bouscule, j’estime que ce n’est pas à moi de m’excuser.» Pour une personne dont la vision est réduite à néant, une gare, c’est l’inconnu. Il y a toute une géographie de parcours à apprendre pour s’aventurer dans un nouveau lieu. Première impression personnelle: même accompagné, l’exercice réclame une considérable énergie de concentration.

Je devine que j’arrive dans un endroit stratégique: les escaliers. Je demande naïvement pourquoi on ne prend pas l’ascenseur? «Je ne suis jamais fichu de trouver les boutons justes.» Pierre me lance le défi: «Vous y allez seul?» Oups. Il me donne les conseils d’usage: tenir la canne droit comme un «i» contre l’abdomen. Il me glisse l’objet dans la main et explique qu’il faut effectuer de petits balayages en arc de cercle au sol. Ma main n’est pas sûre. J’évalue la première marche, je m’appuie de toutes mes forces sur la main courante et je descends, lentement, marche après marche. Au premier contour, il «suffit» de saisir la suite de la main courante. J’ai le sentiment d’un important dénivelé. Je sens la présence de voyageurs qui me frôlent. Je transpire beaucoup. Mais ouf, me voilà sur le trottoir, totalement désorienté.

Pierre replace ma main sur son épaule. Nous longeons le trottoir. Un obstacle nous barre la route. Un vélo accolé au mur gêne le passage. «C’est de pire en pire, peste le malvoyant. Les vélos, les trottinettes. Les dangers se multiplient sur ces lieux piétons.» On entend un groupe d’enfants s’approcher. Ils parlent fort. Ou serait-ce mon ouïe qui est décuplée? «Vous n’entendez pas mieux, c’est juste que vous êtes plus attentif, comme vous ne voyez plus.» Et maintenant, le bruit de planches à roulettes. «C’est dangereux ça, car les skateurs font des zigzags.» Le boucan s’éloigne.

Nous traversons maintenant une petite route. Il faut mesurer grâce à la canne blanche la hauteur du trottoir. À tâtons, mes pieds sentent la marche. J’avance de quelques centimètres, je recule. Et je me lance. On entend des véhicules qui ralentissent. Même si l’aveugle en herbe que je suis n’avance pas très vite, revoilà le trottoir. Je transpire comme si j’avais déjà marché 10 kilomètres. Pierre Calore me taquine: «Vous avez besoin d’entraînement, mais vous ne vous en sortez pas si mal.»

Nous devons trouver le feu rouge pour traverser une avenue. Et paf, la canne cogne un poteau. Le bruit est univoque. Je cherche le bouton. Mon guide m’indique un endroit que seuls les aveugles et malvoyants connaissent: sous le bouton, il y a une flèche qui précise la direction du passage clouté. Lorsqu’elle se met à vibrer et qu’un son se déclenche, la voie est libre.

J’ai le sentiment d’être au milieu de l’autoroute tant le bruit des moteurs saute aux oreilles

De l’autre côté, un obstacle inattendu nous barre la route. Ma jambe percute une chaise en alu. Les terrasses qui fleurissent ici ou là, avec leurs tables, leurs chaises et leurs clients sont une véritable plaie pour les aveugles. «C’est ici la fin de l’itinéraire prévu. Nous sommes arrivés, sans encombre», claironne Pierre Calore.

Au moment de retirer l’écharpe, je balaye le paysage et reconnais l’endroit. Nous avons parcouru 500 mètres. Après avoir pris congé chaleureusement de Pierre, je reste assis sur un banc, les sens éveillés. Et je me fais la promesse de ne plus jamais parquer mon vélo sur le trottoir.

Créé: 11.11.2019, 09h04

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