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Exotisme vaudois (40/41)Sur la côte de Vuitebœuf, dans les ornières des chars de sel

La Suisse bernoise et romande a longtemps dépendu des salines de Franche-Comté, patiemment transportées à travers les méchantes pentes du Jura. Ces traces sont encore aujourd’hui un patrimoine unique en Suisse.

Tout au long de la balade, laissez vous guider par les traces du passé de l’ancienne route du sel de Vuiteboeuf à Sainte-Croix, ornières, marches et mur de soutènement sont encore bien visibles .
Tout au long de la balade, laissez vous guider par les traces du passé de l’ancienne route du sel de Vuiteboeuf à Sainte-Croix, ornières, marches et mur de soutènement sont encore bien visibles .
CHRISTIAN BRUN

La rude montée vers Sainte-Croix s’avale de nos jours en quelques minutes en voiture, donnant le tournis aux enfants assis derrière. Les innombrables motards du dimanche et amateurs de rallye sur virages en épingles avalent ces quelques 400 mètres de coteaux en encore moins de temps.

Il fallait par contre des heures et des heures aux lourds chars pour faire le trajet, manquant de disparaître dans les gorges de Covatanne à la moindre glissade par temps humide. Car pendant des siècles, les difficiles chemins menant d’Yverdon à Pontarlier par le col des Étroits, et inversement, ont fait office de principaux itinéraires commerciaux de la région, surtout pour le sel, denrée indispensable au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime.

Berne dépendait des salines de Franche-Comté pour approvisionner les fromageries de l’Oberland, les salaisons vaudoises ou encore les tanneries des villes. Rien qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles, d’immenses investissements furent consentis par Berne et les localités concernées pour assurer ce commerce devenu vital, puis au cœur d’un controversé monopole d’État. Des routes sans cesse renouvelées, des entrepôts, des relais routiers…

Difficile de savoir si les taxes prélevées sur les sacs et les tonneaux de sel ont un jour couvert réellement les frais. Rien qu’à Yverdon, plaque tournante de cet or blanc, deux vastes entrepôts seront construits. L’un, aux anciennes Casernes, est devenu le Tribunal du district. D’autres, disparus au bord de la Thièle, abritaient le sel destiné à Zurich, convoyé par barques via Soleure. Autre point de chute, Grandson, où s’approvisionnaient par contre les cantons catholiques, notamment Fribourg.

Le chemin à rebours

Faisons le chemin à rebours. À Vuitebœuf, prendre la route de Vugelles, étroite et déjà raide rue où devait passer le trafic à l’origine. Derrière l’ancienne auberge-relais de la Balance, quelques jolies maisons rurales conservant des morceaux de façades datés du XVIe au XIXe siècles. Grimper le petit chemin du Culaz et longer rapidement la route cantonale moderne pour prendre l’itinéraire historique, au premier lacet.

Départ du village de Vuitebeuf en bas de la cote.
Départ du village de Vuitebeuf en bas de la cote.
CHRISTIAN BRUN

Voici un premier tronçon, miraculeusement conservé. Un chemin creux, puis deux à trois autres en parallèle, encore visibles en amont. Sous l’humus, les fouilleurs à l’origine des études menées par le très sérieux «Inventaire des voies historiques suisses» ont retrouvé à plusieurs endroits, dans les années 90, des ornières ménagées pour les chars dans la roche naturelle. Quand ce n’était pas nécessaire, plusieurs pavements assez sommaires stabilisaient tout de même la chaussée.

Il s’agit là du débouché final de l’ancienne route, utilisé intensivement au XVIIe et au XVIIIe en tout cas. S’il reste difficile de dater avec précision chaque bout de chemin encore conservé dans la vaste pente de Vuitebœuf, il est possible d’imaginer des trafics commerciaux au début du XIVe siècle, quand le seigneur de Chalon érige le péage fortifié du Franc Castel et que le seigneur de Grandson réplique avec le château de Sainte-Croix, tous deux pour sécuriser les chemins tout en se servant au passage sur les biens en transit. Passons.

Un tracé auto-financé

Nouveau détour par la route moderne, construite entre 1805 (côté Sainte-Croix) et 1829 (jusqu’à Peney), avec ses interminables lacets et ses épais murs de soutènement en pierre de taille encore visibles. Aujourd’hui simple maison qu’on ne remarque même plus, l’imposant édifice au bas du deuxième virage n’est autre qu’un ancien relais, déjà là en 1844.

L’'ancien relais pour chevaux sur la route principale est un témoin de l’histoire de l’ancien cheminement.
L’'ancien relais pour chevaux sur la route principale est un témoin de l’histoire de l’ancien cheminement.
CHRISTIAN BRUN

Continuer dans la forêt sur un autre tracé, remarquablement régulier, large de 4 mètres et souvent composé d’un sol damé ou empierré. Celui-ci date des années 1760. À cette époque, Berne ne compte plus guère sur le vieux chemin venant de Sainte-Croix pour acheminer le sel et les marchandises de Bourgogne. Un coûteux itinéraire passant par Jougne et Ballaigues a été mis en place par Leurs Excellences, et même le courrier postal de Paris passe désormais par Les Verrières (NE). Pour Sainte-Croix, c’est un sacré coup. Avec Vuitebœuf, les deux localités financent elles-mêmes cette grande route en lacets et en pente douce, dans l’espoir de retrouver le trafic d’antan, mais aussi des diligences modernes. Une prouesse pour l’époque.

Les ornières sont encore  bien visibles sur certaines parties du tronçon.
Les ornières sont encore bien visibles sur certaines parties du tronçon.
CHRISTIAN BRUN

Passer le croisement avec l’autre chemin creux, partant au nord-est sur Bullet, retraverser la route cantonale et trouver là le secteur le mieux conservé des ornières du XVIIIe siècle, dont certaines sont à dater des années 1710. Taillées avec acharnement dans la roche, sans cesse recreusées et décalées au fur et à mesure de l’usure des voies, ces ornières impressionnent toujours. On retrouve une voie de dédoublement (pour que les milliers de chars annuels se croisent), des marches pour les bêtes de somme, les talus utilisant les déblais, et surtout quelques panneaux explicatifs qui parviendront peut-être un jour à faire oublier l’idée, tenace, que ces ornières sont celles taillées par l’empereur romain Caracalla.

Fin de parcours

De là, accélérer le pas en suivant les chemins pédestres, plus agréables que la route moderne. Passer sous l’éperon de l’ancien château de Sainte-Croix et sous les falaises hérissées de bunkers de la dernière guerre, puis traverser Sainte-Croix. Du col des Étroits, plusieurs itinéraires historiques sont possibles. Préférer le chemin de Vers-le-Bois, passant par les Envers, où un entrepôt à sel est connu avant 1714. Évitant les zones marécageuses, cette route gagnant la frontière à la Grand-Borne existait en 1553 déjà. Remanié en route agricole, le chemin conserve son charme et une vue imprenable sur le village de L’Auberson. On y attrape un bus pour le retour, à moins d’être assez déterminé pour continuer jusqu’aux salines d’Arc-et-Senans (25) et de Salins-les-Bains (39).