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AboReportage à Grindelwald
Face à l’afflux de touristes, «la coupe est pleine»

Des touristes achètent leur billet pour la télécabine First via leur téléphone portable.
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Parfois, elle ne se sent plus comme dans son propre pays, admet la vendeuse du magasin de sport. «Trop d'Asiatiques, trop d'Arabes.» C'est tout simplement «too much». Mais elle dit aussi: «Nous avons besoin des touristes et nous les apprécions.» Selon elle, le magasin vit de la clientèle étrangère. «Un sujet délicat», disent de nombreuses personnes habitant à Grindelwald. Actuellement, ça bouillonne dans le village de montagne de l’Oberland bernois.

Dans de nombreuses régions du monde, on se plaint du surtourisme. L'Oberland bernois n'y échappe pas. La commune compte 4000 habitants et habitantes. Or, les jours de grande affluence, il y a cinq fois plus de touristes que de locaux dans la localité. Et ce, de janvier à décembre.

Grindelwald mise sur un tourisme à l'année… avec succès: l'année dernière, un nouveau record a été battu, avec 1’616’580 nuitées, soit 14% de plus que l'année précédente. En moyenne, 4429 hôtes ont passé la nuit à Grindelwald, à 1000 mètres d'altitude. En Corée du Sud, au Japon et en Malaisie, le village de l'Eiger est la destination touristique la plus prisée de Suisse. Aux États-Unis également, la région de la Jungfrau est the place to go.

Lune de miel en Suisse

Le roulement des valises est devenu le son du village de montagne. Des touristes asiatiques se précipitent en direction de la gare. Un jeune couple attire l'attention: la femme porte une robe de mariée sous sa veste d'hiver, de grosses chaussettes et des chaussures de randonnée. Elle tient un bouquet de fleurs.

Ils sont en voyage de noces, disent Miho et Ryosuke, originaires du Japon. Une semaine en Suisse: Interlaken, Grindelwald, Zermatt, Berne et Zurich. Ils ont longtemps économisé pour leur lune de miel dans le pays de leurs rêves, dit le jeune marié en souriant timidement. Mais maintenant, ils doivent continuer, la guide touristique met la pression, tire la mariée par la main, le train n'attend pas.

La Suisse en sept jours: Miho et Ryosuke, originaires du Japon, se précipitent pour prendre le train.

Il y a toujours beaucoup d'activité à la boulangerie Ringgenberg. «On cherche du renfort», peut-on lire sur un panneau à l'entrée. Romina Bärtschi sert sa clientèle en anglais. Elle dit: «Tout le monde est pressé.» Un croissant, accompagné d'un coffee to go. Parfois, elle est débordée. Et elle doit souvent réprimander des clients chinois ou arabes parce qu'ils se bousculent.

Tous les touristes ne se ressemblent pas. Chacun dans le village a ses préférences et ses aversions. Dennis Thaele, le vendeur d'une boutique de souvenirs qui vient d'ouvrir, n'aime pas les Arabes et les Indiens, «il n'y a pas de Hello, ils te prennent de haut», dit le Berlinois. Et ils demanderaient toujours à avoir un discount (ndlr: un rabais).

«We are no bazar», rétorque-t-il alors. Selon Dannis Thaele, les touristes l’accusent régulièrement de raciste quand il leur dit quelque chose. Récemment, il aurait fait remarquer à «une femme portant le voile» que manger des glaces n'était pas autorisé dans le magasin. Sa réponse: «You are a racist!»

Dennis Thaele, vendeur de souvenirs: «Les Asiatiques ne prennent pas de vacances, ils sont toujours stressés.»

Les trottoirs le long de la Dorfstrasse sont étroits. Il faut s'armer de patience pour traverser la rue. Un employé du service de la circulation explique patiemment à un touriste comment fonctionne le parcmètre. «Tout le monde paie sans problème», dit-il, «mais les voitures de location posent problème.» Les conducteurs manquent d'expérience et empêchent une circulation fluide.

En effet, on peut lire «AI» sur la plupart des plaques d'immatriculation. Concrètement, cela signifie que les voitures de location sont immatriculées en Appenzell Rhodes-Intérieures.

Un employé du service de la circulation explique le fonctionnement du parcmètre aux touristes: «Tout le monde paie sans problème.»

Il est dix heures du matin: malgré un ciel couvert, les gens font la queue devant la télécabine menant au First. Demain, ils seront déjà repartis. «Passage interdit», peut-on lire sur un panneau, en quatre langues. Pourtant, quelques touristes se tiennent pratiquement devant la porte d’entrée d’un chalet situé à côté de la station de téléphérique. Ils photographient les fleurs du jardin et essaient de regarder par la fenêtre.

L'intimité des habitants et habitantes de Grindelwald n'est souvent pas respectée.

Alex et Cobin Lee, originaires de l'Utah (États-Unis), veulent faire une randonnée du First jusqu'au Bachalpsee, comme tout le monde. Le couple passe une nuit à Grindelwald. Selon eux, les montagnes sont «just amazing». Mais ils ne s'attendaient pas à voir autant de monde. Et les prix seraient très élevés. Ils paient 300 francs pour une nuit dans un hôtel trois étoiles. Et la nourriture! «We eat at Coop», dit Alex en riant.

Alex et Cobin Lee, des États-Unis: ils ne s'attendaient pas à voir autant de monde dans les montagnes.

L'année dernière, l'hôtellerie de Grindelwald a atteint le taux d'occupation le plus élevé (71%) de toutes les stations touristiques de Suisse. Les plus de 40 hôtels, la plupart dans la catégorie 4 étoiles, ne connaissent pas de vacances d'exploitation. L'avantage est que les collaborateurs et collaboratrices sont occupés toute l'année. Et bien que les locaux se plaignent du flot de touristes, le village alpin a été classé par la plateforme de voyage Booking.com dans le top cinq des destinations les plus accueillantes du monde.

L'hôtel Bergwelt, avec ses 90 chambres et son spa, a ouvert ses portes en juin 2021, en pleine crise du coronavirus, lorsque la clientèle étrangère était absente et que le secteur était en difficulté. Désormais, les affaires marchent mieux que jamais. Le business hôtelier est imprévisible, explique l'hôtelier Patrik Scherrer, «notamment en raison des réseaux sociaux». «Les flux de visiteurs se déplacent en très peu de temps.»

Patrik Scherrer de l’hôtel Bergwelt: il plaide pour un système de billetterie.

Les propriétaires du boutique-hôtel Glacier ont pu constater à quel point les choses peuvent changer rapidement: il y a quelques années, un influenceur de Corée du Sud a posté une vidéo sur Instagram. On y voyait un jeune couple entrer dans le jacuzzi situé sur la terrasse, avec la face nord de l'Eiger en arrière-plan. Le petit clip a obtenu 140 millions de clics. Conséquence: la moitié de la Corée du Sud voulait venir à Grindelwald, affirme l'hôtesse Justine Pyott.

«Le rêve de tout hôtelier», dit Patrik Scherrer en riant. Son jacuzzi est lui aussi placé de telle sorte à avoir une vue imprenable sur les montagnes. En tant que président du conseil d’administration de l'organisation touristique cantonale Made in Bern, il connaît les soucis des stations touristiques. Le problème principal est le manque de logements. Lui aussi cherche des logements pour ses huitante collaborateurs et collaboratrices. Et bien sûr, toutes les destinations souhaitent des hôtes qui ne restent pas qu'une nuit: parce que c'est plus durable, mais aussi pour que l'hôte découvre le lieu et ses habitants et habitantes.

Les touristes asiatiques sont particulièrement attirés par Grindelwald.

Le tourisme est en pleine croissance dans le monde entier. Chaque lieu de vacances est mis à contribution. Selon Patrik Scherrer, une gestion des flux de visiteurs et un système de billetterie pourraient apporter un peu de détente. Concrètement, cela signifierait que les billets pour les attractions touristiques populaires et autres points chauds doivent être réservés à l'avance sur internet. Le meilleur exemple en est l'Alhambra de Grenade, où le billet doit être acheté trois mois à l'avance. Grâce à ça, «on ne se marche pas sur les pieds».

Les chemins de fer de la Jungfrau, eux, ont d’ores et déjà réagi: 5500 personnes au maximum sont transportées chaque jour sur la montagne. Celles et ceux qui veulent être sûrs d'atteindre le Top of Europe doivent réserver leur place à l'avance.

Seuls les Suisses se plaignent du surtourisme

Quarante et un pour cent des visiteurs et visiteuses de Grindelwald sont originaires de Suisse, devant l'Asie (22%) et les États-Unis (10%). Malgré tout, ce sont surtout les Suisses et Suissesses qui se plaignent du surtourisme. L’hôtelier Patrik Scherrer affirme n’avoir jamais entendu cela de la part de la clientèle étrangère.

Raison pour laquelle ce dernier espère un changement de mentalité de la part de ces clients locaux: «Le Suisse voyage spontanément. Dès que la météo annonce du soleil, il part.» Il appelle les Suisses et Suissesses à éviter autant que possible les hotspots et à choisir des alternatives, surtout en juillet, le principal mois de voyage.

L'hôtelier ne trouve pas que Grindelwald est trop fréquenté. Or, par une journée ensoleillée, il ne ferait certainement pas de randonnée du First au Bachalpsee ou du Männlichen à la Petite Scheidegg. Là, randonneurs, vététistes et, depuis peu, trottistes se bousculent sur les sentiers étroits.

Il existe en effet suffisamment d'alternatives: «Grindelwald offre 300 kilomètres de chemins de randonnée», dit le directeur du tourisme Bruno Hauswirth. Selon lui, il suffit de se renseigner. Le bureau d'information serait ouvert 358 jours par an.

Bruno Hauswirth, directeur du tourisme.

Dans quelle mesure la localité de Grindelwald souffre-t-elle de l'afflux de touristes? Le mot souffrir ne serait pas approprié, estime Bruno Hauswirth, car Grindelwald est entièrement marqué par le tourisme. Le tourisme aurait apporté la prospérité à ce village de montagne autrefois pauvre. Bruno Hauswirth déclare: «Notre premier invité VIP fut Johann Wolfgang von Goethe, qui a parcouru l'Oberland bernois en 1779.»

Aujourd'hui, pratiquement tout le monde dans le village profiterait du tourisme, de l'hôtellerie à la boulangerie en passant par la menuiserie. La plupart des 795 appartements de vacances appartiennent à la population locale. Et de nombreux Grindelwaldiens seraient en possession d'une action du chemin de fer de la Jungfrau.

Les places de parking sont un sujet récurrent

Le directeur du tourisme ne veut pas parler de surtourisme: «Nous sommes loin de la situation de Venise, Barcelone, Santorin ou Kyoto.» Mais le trafic parfois important au centre du village est un fait indéniable, concède Bruno Hauswirth.

Les places de parking sont un sujet récurrent: «Nous aussi, nous avons besoin de places de parking», déclare une habitante de Grindelwald, «beaucoup d'entre nous habitent à l'écart et sont dépendants de la voiture.» Selon elle, le fait que l'on conseille parfois aux locaux de faire leurs courses aux heures creuses est «un comble».

Le directeur du tourisme se montre néanmoins optimiste. Grindelwald lance cet été un nouveau système de guidage des parkings. Cela signifie que l'on essaie de diriger les flux de circulation vers le parking du terminal en contrebas du village, où mille places de stationnement sont disponibles. Mais l'objectif principal est d'amener davantage de clients et clientes à Grindelwald par le train.

La V-Bahn avec l'Eiger-Express a donné une forte impulsion au tourisme.

L'ouverture de la V-Bahn avec l'Eiger-Express, en 2020, a donné un sérieux coup de pouce au tourisme. Un terminal ultramoderne avec des boutiques ainsi qu'un «King Noodle Bar».

Bien que l'infrastructure du village alpin atteigne ses limites, la région de la Jungfrau, qui dispose d'un budget annuel de deux millions de francs, cherche à attirer de nouveaux hôtes par tous les canaux possibles. «Nous sommes ouverts au monde», déclare ainsi le directeur du tourisme. Il se dit extrêmement satisfait du mélange d'hôtes provenant de tous les pays imaginables.

Les jours de grande affluence, il y a cinq fois plus de touristes que d'habitants dans le village.

Il prendrait très au sérieux les préoccupations des villageois. La campagne «We take care» vise à sensibiliser les hôtes à un comportement respectueux: «Couper le moteur, respecter la sphère privée, respecter l'interdiction de circuler ou ne pas laisser de déchets», est-il écrit sur des flyers en allemand, anglais et arabe.

Ce code de conduite est «purement cosmétique», rétorque un agriculteur. Lui aussi souhaite garder l'anonymat. Et non, il ne possède pas d'actions des chemins de fer de la Jungfrau.

Même le bétail n'a plus de repos

En hiver, il ne travaille pas pour les remontées mécaniques comme la plupart des agriculteurs. Or, cet homme spécialisé dans l’engraissement de veaux profite malgré tout du tourisme: il vend sa viande aux hôtels. Il habite en haut du versant, les nacelles noires de l'Eiger-Express planent au-dessus de ses terres.

Les déchets à côté des routes sont un énorme problème pour les paysans, dit-il, «les touristes marchent à travers les prairies fleuries, et sur l'alpage, ils font voler des drones tout près des vaches, le bétail n'a plus de repos». Et puis la circulation! Il ne serait plus possible de se rendre rapidement au village ou à Interlaken en voiture. Selon lui, il faut toujours s'attendre à des embouteillages. Les voitures de location seraient une catastrophe.

Grindelwald vit du tourisme et souffre de la crise du logement.

Le paysan dit: «Le Bernois de l'Oberland est un homme aimable par nature.» Mais son hospitalité est mise à rude épreuve, «la coupe est pleine». Il y aurait un manque de logements. Conséquence: «Les jeunes quittent le village.» Ses enfants aussi sont à la recherche d'un logement. Mais les habitants de Grindelwald devraient aussi s’en prendre à eux-mêmes: «Tous ceux qui ont un trou dans leur cave le louent sur Airbnb.»

«Quand j'étais jeune, on était content des touristes. Ils apportaient de l'argent dans la vallée, aujourd'hui ils sont une nuisance.» Surtout les touristes d'un jour. «Cinquante bus par jour, Zurich, Jungfraujoch, Paris le même jour.» Il faudrait des hôtes qui restent plusieurs jours, «de préférence des Suisses».

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