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La RencontreTeo Gheorghiu, assoiffé de piano, de vélo et de nature

À 27 ans, le virtuose révélé jadis par le film «Vitus», dicte le tempo de sa carrière. Et sort un disque solaire.

Teo Gheorghiu lors de l’enregistrement du disque à la Salle de musique de La Chaux-de-Fonds en juin 2020.
Teo Gheorghiu lors de l’enregistrement du disque à la Salle de musique de La Chaux-de-Fonds en juin 2020.
Patrice Schreyer

«C’est un lieu plein de vie en dehors du monde extérieur, où l’on peut presque oublier le Covid»: Teo Gheorghiu nous ouvre la porte de la Maison des Artistes à Givisiez. Ce nouvel espace fribourgeois voit se croiser amicalement musiciens, peintres, cinéastes, photographes, danseurs ou céramistes dans le grand espace commun du réfectoire. Le pianiste fait partie des premiers locataires depuis le début de l’année, parmi une quarantaine de créateurs et d’interprètes. Il a pu y installer son piano dans un petit studio au sous-sol, spartiate mais chaleureux. Le superbe Steinway à queue côtoie son vélo, l’autre instrument de prédilection du virtuose.

Un apatride devenu Fribourgeois

Né en Suisse allemande dans une famille roumaine ayant émigré au Canada, Teo Gheorghiu a passé la plus grande partie de sa vie à Londres, et pourtant, la Suisse aura marqué son destin, et pas seulement à travers le film «Vitus» de Fredi Murer qui révéla en 2006 au grand public le pianiste prodige qu’il fut pendant son enfance. Le bourlingueur semble avoir trouvé ici un lieu pour s’établir et même pour y fonder une famille. «Cela fait trois ans que je vis à Fribourg et j’ai parcouru tout le canton à vélo. Aujourd’hui, je le connais mieux que ma compagne qui est Fribourgeoise.» Il nous accorde sa première interview en français alors qu’il fait paraître chez Claves un disque de musique espagnoles.

J’imagine qu’on vous questionne souvent sur le film «Vitus». Que représente-t-il encore pour vous?

En effet, on m’en parle depuis plus de quinze ans et c’est toujours des réactions positives. J’ai presque l’impression que le film a eu plus d’impact sur les spectateurs que sur moi! C’était évidemment une très belle expérience, mais qui n’a duré que deux mois dans ma vie d’enfant. Et j’ai très peu de souvenirs d’enfant. Le film a joué un rôle important au début de ma carrière, mais plus maintenant.

En somme, quelles sont vos racines?

Ma première langue est le roumain alors que je ne suis allé qu’une fois en Roumanie. J’ai parlé suisse allemand à l’école, mais c’est l’anglais que j’ai le plus pratiqué. Il m'est difficile de me prononcer sur ma langue maternelle tout comme sur mes origines, je ne me sens pas rattaché à un pays ou une culture en particulier. J’apprécie d’avoir une base qui m’offre un rythme de travail, mais ce n’est pas lié à la géographie, du moment que j’ai un piano et qu’il y a un aéroport à proximité. Par contre, je sens bien que la musique folklorique et tzigane de Roumanie me parle très fort. Et plus largement toutes les musiques folkloriques.

Est-ce pour cette raison que vous avez enregistré ce récital entier de musiques hispaniques intitulé «Duende»?

Pour mon premier album solo, ça me tenait à cœur d'avoir carte blanche, de pouvoir créer un album qui me ressemble, de m'investir dans tous les aspects créatifs et pas seulement musical. Cet album est en fait le premier d’une série de quatre, représentant chacun un des points cardinaux et qui va explorer les musiques d’inspiration populaire des quatre coins du monde. «Duende», c’est le sud, c’est mon sud.

Pourquoi l’Espagne?

Il y a trois ans, j’avais un mois de libre et je suis parti seul à vélo de Londres jusqu’aux portes du Maroc. Quand on fait 3500 kilomètres vers le sud et qu’on est chaque jour en connexion avec la nature, on sent les changements de sons, d’odeur, de chaleur, de sécheresse. La brutalité du climat espagnol m’a frappé, le soleil, les oliviers. J’ai retrouvé cela dans la musique, chez Camarón de la Isla, chez Paco de Lucia. Mais aussi chez Isaac Albéniz dont je n’avais jamais joué la musique. Ce voyage a été un tournant dans ma vie, il m’a réappris le lien avec mon instinct. Et le disque est le point culminant de ma recherche sur la musique espagnole.

Comment définiriez-vous le «duende»?

Le terme est intraduisible et va bien au-delà du flamenco auquel on le rattache. Il y a ce côté primal et divin, cet état d’esprit extrême. C’est Picasso, c’est Miles Davis dans «Sketches of Spain», c’est aussi, évidemment, Maradona!

Comment voyez-vous la suite du voyage, les autres directions?

Le programme n’est pas encore définitif. L’ouest sera américain avec des accents de jazz et de blues, mais aussi du Brésil. L’est ira certainement du côté de la Roumanie et le nord vers la Norvège de Grieg. Mais je dois d’abord jouer ces musiques en public avant de les enregistrer, pour les faire entrer en moi. J’ai fait quelques tentatives de live streaming pendant le confinement, mais je n’en suis pas très satisfait. On ne peut pas continuer ainsi. Nous sommes des humains, nous avons besoin de partager des moments ensemble. J’aime l’énergie du public. C’est ma passion, c’est ma vie.

A la Salle de la Musique de La Chaux-de-Fonds, Teo Gheorghiu était ému de jouer sur le Steinway  utilisé au même endroit en 1979 par Claudio Aarau pour graver les «Images» de Debussy.
A la Salle de la Musique de La Chaux-de-Fonds, Teo Gheorghiu était ému de jouer sur le Steinway utilisé au même endroit en 1979 par Claudio Aarau pour graver les «Images» de Debussy.
Patrice Schreyer

Comment un artiste qui joue essentiellement la musique du passé vit dans le monde actuel?

Je ne suis souvent pas en accord avec notre époque et la musique qui se compose aujourd'hui ne me captive pas vraiment. Alors le répertoire ancien m’offre une précieuse évasion. Mais je ne suis pas nostalgique pour autant. Ce serait trop facile de n’y voir qu’un refus du monde actuel, car je vis pleinement ma vie aujourd’hui. Mais la technologie et le divertissement nous envahissent. La musique et la nature permettent de se reconnecter à l’essentiel, au spirituel. Je suis convaincu que la musique classique véhicule des émotions et des histoires universelles, qui peuvent toucher tout le monde. Il faut pour cela casser son image élitiste. L’interprète doit s’emparer de la partition, qui doit aussi exprimer mes expériences, mon âme, ma vie, sinon elle est morte. J’ai pris goût à cette liberté.