Une victime suisse de la prothèse Cadisc-L raconte son calvaire

Souffrant de maux de dos, Ruth* s'était fait implanter un disque intervertébral. Trois ans après, le dispositif est retiré du marché en urgence. Mais le médecin de Ruth n'avertit pas sa patiente. Entre-temps, l'implant s'est décomposé.

En se faisant opérer par un autre médecin, Ruth découvrira que l’implant s’est décomposé dans son dos.

En se faisant opérer par un autre médecin, Ruth découvrira que l’implant s’est décomposé dans son dos.

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La semaine dernière, celle qu’on appellera Ruth a ouvert son journal et a lu l’histoire dramatique de patients allemands dans le corps desquels un disque intervertébral artificiel s’est décomposé. Le professeur bernois Max Aebi et le chercheur zurichois Thomas Steffen ont contribué au développement de cette prothèse. Max Aebi l’a implantée à sept patients en Suisse. Dont Ruth.

Jeune femme, elle souffrait déjà de maux de dos. Jusqu’en 2011, elle s’est battue avec des physiothérapies, des entraînements musculaires et des médicaments. Mais, peu avant son 41e anniversaire, elle ne pouvait plus marcher. Elle est donc partie à la recherche d’une sommité parmi les spécialistes de la colonne. Ce sera Max Aebi. Le chirurgien lui recommande une Cadisc-L de chez Ranier avec laquelle il a fait de bonnes expériences, lui dit-il. Selon Ruth, le chirurgien n’a pas évoqué d’alternatives possibles. Il n’aurait pas non plus mentionné qu’il avait une relation spéciale avec Ranier puisqu’il siégeait au sein de son conseil scientifique pendant le développement de la prothèse et qu’il avait signé un contrat portant sur des options d’achat d’actions de l’entreprise.

Des années sous analgésiques

En été 2011, Max Aebi lui implante le disque artificiel à l’Hôpital Salem, à Berne. Selon notre enquête, l’implant a été testé au cours de plusieurs expériences sur des singes en 2008. Dans la première étude, l’implant a été mal inséré. Dans la seconde, il a provoqué une érosion des os pour quatre babouins sur cinq. Néanmoins, le comité consultatif scientifique, dirigé par Max Aebi, a décidé de tester l’implant sur 29 patients. Huit mois plus tard, en 2010, la prothèse est commercialisée.

Quand Ruth s’est réveillée après l’opération, elle était horrifiée. Au lieu d’une cicatrice dans la région du maillot, comme Max Aebi le lui avait décrit, la coupure traversait le bas-ventre jusqu’au nombril. Et la douleur était toujours là. Au début, elle pensait qu’il fallait de la patience, que son état allait s’améliorer. Entre l’opération de juin 2011 et août 2013, six examens radiologiques ont été effectués. À une ou deux reprises, elle a parlé avec Max Aebi, sinon le suivi était fait par d’autres médecins. «En 2013, ils ont dit que tout allait bien. J’ai été congédiée. L’affaire était close.»

Dans les mois et les années qui ont suivi, la douleur a encore augmenté. «J’ai d’abord pensé que je devais vivre avec ça. Mais la douleur s’aggravait toujours plus.» Au même moment, à mille kilomètres à l’ouest, dans les bureaux de Ranier Technology à Cambridge, se déroule une course effrénée. Nous sommes en février 2014. L’entreprise a embauché du nouveau personnel scientifique. Celui-ci a remarqué que leurs prédécesseurs n’avaient pas signalé aux autorités tous les incidents graves survenus avec la Cadisc-L. Sur les 29 patients de l’étude clinique, 32 incidents graves sont survenus entre 2010 et 2014. Un rapport interne de Ranier Technology indique que les incidents avaient été analysés par le conseil scientifique consultatif. En mars 2014, l’entreprise retire le disque du marché.

Max Aebi n’a pas suivi les directives

Dans le rappel européen, également publié en novembre 2014 sur le site internet de Swissmedic, l’Institut suisse des produits thérapeutiques, Ranier lance un appel urgent aux médecins: «Dans les années 1 à 3 après l’implantation, tous les patients concernés doivent être rappelés pour examen.» Il doit en être de même pour les patients implantés depuis quatre à dix ans.

À cette époque, Ruth est exactement dans sa quatrième année après l’implantation. Mais elle n’a pas entendu parler de ce rappel. Son médecin, Max Aebi, n’a apparemment pas suivi les instructions de Ranier. Selon Ruth, il ne l’a jamais convoquée pour une consultation. Un an plus tard, elle ne supporte plus la douleur. Elle consulte un nouveau spécialiste qui diagnostique de graves problèmes avec l’implant. Le 10 mars 2016, elle est opérée par le spécialiste de la colonne vertébrale Philipp Cathrein à Bienne. «Nous avons trouvé des dommages massifs causés par la prothèse Cadisc-L», raconte-t-il. Il retire les débris de la prothèse au cours d’une intervention chirurgicale de deux heures.

Le médecin avait déjà opéré plusieurs Cadisc-L en raison de dommages et, cette fois, il a demandé à un expert en biomécanique d’y regarder de plus près. Stefan Freudiger, de la société d’ingénierie IFB, a pu examiner en détail les débris de la prothèse et les a envoyés en laboratoire. «Les mesures ont montré que les signaux typiques d’un matériel synthétique destiné aux implants à long terme étaient inexistants.» Sur la base de cette analyse, Stefan Freudiger part du principe que le polyuréthane de la Cadisc-L n’a pas la résistance souhaitée à ce qu’on appelle la «biodégradation». «Si cette résistance fait défaut, le matériel implanté perd de sa capacité fonctionnelle avec le temps», explique l’expert. Ces corrélations avaient déjà été développées il y a plusieurs décennies par la société Protek à Berne, dirigée par le Pr Maurice Müller, pionnier des prothèses de hanche.

Aujourd’hui, Ruth se demande comment cela se serait passé si elle avait été avertie et si un médecin avait pu retirer l’implant plus tôt. «Peut-être que l’os n’aurait pas été érodé ou l’aurait été beaucoup moins», dit-elle. Vendredi, elle a trouvé une lettre de Max Aebi dans sa boîte. Il y écrit que ces accusations contre lui sont «scandaleuses». Il n’était qu’un des nombreux scientifiques de Ranier et n’avait donc aucun pouvoir décisionnel. Il aurait supposé que les patients lui signaleraient d’éventuels problèmes. «Ce n’était le cas d’aucun patient», dit la lettre.

Vendredi dans le cadre de l’émission «10 vor 10», Max Aebi affirmait que ces problèmes étaient causés par le travail des chirurgiens au moment de l’implantation. «J’ai appris dans le journal qu’il y avait eu des problèmes», a-t-il dit. «Quand je vois les patients, en tant que médecin et en tant que personne, je suis vraiment désolé. Mais du point de vue légal, je crois que j’ai fait mon devoir.»

Notre enquête a montré que la Cadisc-L n’a pas seulement été utilisée à l’Hôpital Salem, à Berne, mais aussi dans d’autres cliniques suisses. C’est par exemple le cas de l’Hôpital Zollikerberg, dans le canton de Zurich, et de la Clinique St. Anna, à Lucerne. Contacté, l’avocat de Max Aebi a déclaré que le groupe Hirslanden a ouvert une enquête indépendante. Jusqu’à ce qu’elle se termine, Max Aebi ne fera aucun commentaire. Par le passé, il a fait savoir qu’il n’était pas coupable et qu’il avait agi correctement.

* Prénom d'emprunt (TDG)

Créé: 01.12.2018, 23h00

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