Carouge et MézièresUn pur concentré de romantisme
Laissez-vous éclabousser par l’ode à la jeunesse qu’est «Fantasio», une production du Théâtre Kléber-Méleau sur laquelle se sont penchées les meilleures fées.

Le triomphe a clairement de qui tenir. Pensez seulement: le souffle de Musset, la facétie d’Omar Porras, la virtuosité de Laurent Natrella, ajoutés à la griserie de jeunes comédiens à qui ont été légués ces jouets en or. Le spectacle en tournée de «Fantasio» ne pourra que mettre tout le monde d’accord: on assiste avec lui à un éblouissant «moment de théâtre», selon l’expression fétiche de Jean Liermier, directeur du Carouge qui coproduit cette splendeur. À voir en juin au Théâtre du Jorat à Mézières (VD)

Alfred de Musset a à peine 23 ans quand sa plume donne des ailes à son héros congénère, et comme lui désenchanté. Porras et Natrella ont beau être dans la force de l’âge, tous deux rêvent de confronter la jeunesse d’aujourd’hui aux classiques d’hier, puis de magnifier les étincelles nées du frottement. Pédagogues éclairés, ils fomentent le projet en 2022, alors que le second, ancien sociétaire de la Comédie-Française, reprend sous la houlette du premier un mémorable Scapin sur les planches du TKM. Aiguillonné, l’acteur sort son arsenal de metteur en scène.

L’impétuosité d’une promesse
Quant aux huit vingtenaires retenus pour cracher leur flamme, ils sont tous récemment issus de la Manufacture, du Teatro Dimitri, des Teintureries lausannoises et de l’École Serge Martin à Genève. «Le passage de la poésie théâtrale à la scène doit être totalement incarné», leur chuchote Laurent Natrella. Dont acte: avec chacun plusieurs rôles à son arc, Loubna Raigneau, Hugo Braillard, Pierre Boulben, Françoise Gautier, Clément Etter, Linna Hassan Ibrahim, Ismaël Attia et Zacharie Heusler décochent leurs flèches avec l’impétuosité qui enrobe toute promesse.

Y compris quand ils ont à interpréter le spleen. Car malgré ses travestissements, sa drôlerie et ses coups d’éclat, la pièce a la mélancolie pour note de fond. Rappel des faits. Le jeune Fantasio – pelisse rose et chaînes autour du cou – a en haine les barreaux de l’hypocrisie bourgeoise. Criblé de dettes, las de ses beuveries, il habille son mal-être du costume de Saint-Jean, le regretté fou du roi de Bavière. Sous ces atours, il surprend bientôt les larmes de la princesse Elsbeth, que son père a promise au prince de Mantoue pour éviter une guerre. Et qui, docile quoique «fantasque comme une bergeronnette», se sacrifie pour la bonne cause.

Coiffure trumpienne et cape fleurie, l’ignoble fiancé échange pour sa part ses vêtements avec ceux de son abruti de colonel, histoire d’approcher sa future épouse incognito. Grâce à Fantasio travesti, la fatuité du prétendant sera démasquée, le mariage annulé, mais le clown jeté au cachot. C’est là, dans cette cage, que la véritable identité du héros se révélera à Elsbeth et que les deux romantiques scelleront leur impossible amour.

«Quel délicieux métier que celui de bouffon!» a entre-temps appris le rêveur. Oui, car à l’instar des gens de théâtre, le bouffon dénonce les impostures en assumant la sienne. Sa mascarade accouche d’une vérité. Tous les artifices de la scène concourent ici à ce qu’advienne cette magie. Dès l’âge de 10 ans, les spectateurs à l’unisson sauront le reconnaître.
Jusqu’au 11 février au Théâtre de Carouge, www.theatredecarouge.ch
Ve 7 juin au Théâtre du Jorat, theatredujorat.ch
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