Votre navigateur est obsolète. Veuillez le mettre à jour avec la dernière version ou passer à un autre navigateur comme ChromeSafariFirefox ou Edge pour éviter les failles de sécurité et garantir les meilleures performances possibles.

Passer au contenu principal

AboTrafic de stupéfiants
Comment Genève se retrouve inondée de crack

Depuis le début de l’été, le Quai 9 a fermé temporairement ses portes à la consommation de crack.
Abonnez-vous dès maintenant et profitez de la fonction de lecture audio.
BotTalk

Au début de l’été, le Quai 9 fermait temporairement ses portes à la consommation de crack. En cause: trop d’actes de violence, de tensions, d’incivilités de la part de ses usagers, souvent durement atteints dans leur santé. Or, en Suisse romande et au-delà, l’explosion de l’utilisation de cette substance se limite pour l’instant à Genève et à sa proche région. Pourquoi un tel engouement?

Cela fait plusieurs décennies que le crack est présent à Genève, sous forme de poudre de cocaïne que l’on peut transformer. Mais son usage était jusqu’ici resté marginal, la consommation d’héroïne étant largement plus répandue au sein des toxicomanes. En 2021, tout change: les saisies de crack effectuées par la police prennent l’ascenseur (+575% entre 2019 et 2022) tout comme le pourcentage d’usagers au Quai 9 (+36% en 2022).

Saturation du marché américain

Comment expliquer cette augmentation fulgurante à Genève spécifiquement? Plusieurs éléments motivent l’implantation massive du crack dans le canton. Un aspect macro-économique, tout d’abord: l’expansion de la production de la cocaïne en Amérique du Sud et la saturation du marché américain ont poussé ces dernières années les exportateurs à écouler leur marchandise en Europe, notamment via les ports de Rotterdam et d’Anvers (avec 109 tonnes saisies en 2022, un record).

Conséquence, le crack sous forme de galette (préparé en petites doses très bon marché, qui existaient déjà aux Antilles dans les années 1980) s’est alors lui aussi fortement développé sur le continent, notamment à Londres et Dublin, où des plans crack ont été activés.

«En France, ce sont des ressortissants du Nord-Ouest du Sénégal installés en France qui ont pris les rênes du marché, en instaurant un véritable business, en particulier à Paris», relève Laurent Laniel, analyste à l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies. Lyon et Bruxelles seraient aussi touchées par ce phénomène de masse.

L’opportunité d’un business

Mais pourquoi Genève, alors que la ville était épargnée ces dernières décennies? «Nous avons plutôt eu de la chance de ne pas avoir été touchés par ce trafic plus tôt, relève Eric* un inspecteur de la Brigade voie publique et stupéfiants (BVPS) de la police genevoise. Mais on ne sait pas vraiment pourquoi cette substance «prête à l’emploi» n’est pas arrivée avant.» Frank Zobel, d’Addiction Suisse, confirme: «Genève était jusqu’ici une ville différente des autres, où dominait clairement l’héroïne. Seuls quelques usagers préparaient leur crack eux-mêmes.»

Pour divers spécialistes interrogés, l’arrivée en masse du crack à Genève s’explique avant tout par une occasion qu’ont vue les trafiquants provenant de France de faire du business dans un canton où il y a, tout d’abord, du passage. Comme l’ouverture d’une franchise, en somme. «Le trafic de stupéfiants, cela reste du commerce, relève Eric. Quand on voit une possibilité de faire de l’argent, on propose son produit à la vente, en grande quantité.»

Le fait de viser une ville où l’on parle également français, desservie par un aéroport (pour le transport par mules), et où l’argent circule (pour la manche), aurait aussi aidé. «Certains trafiquants ont probablement simplement proposé d’aller prospecter dans les autres pays francophones, et cela a été accepté par leurs collègues», relève Laurent Laniel. Le deal se fait donc plutôt par opportunité.

Petits réseaux

Car on ne parle pas ici de grand réseau international ou même national, comme pour la cocaïne. «Les filières du crack sont très localisées, relève Laurent Laniel. Il s’agit de petits réseaux, par villes et non pas par pays, tenus par des modous (ndlr: vendeurs à la sauvette du Nord-Ouest de l’Afrique) installés en France, à Paris.» Il n’y aurait pas de hiérarchie comme pour le trafic d’héroïne, mais les spécialistes n’excluent pas la présence d’un chef de clan, comme l’indiquait récemment «Le Matin Dimanche».

«Les dealers de crack qui ont été interpellés à Genève ont souvent des antécédents judiciaires en France. Ces derniers sont pour la plupart aguerris et rompus aux techniques policières.»

Un inspecteur de la brigade des stupéfiants de la police cantonale

D’autres éléments prouvent d’ailleurs le fait que les ressortissants sénégalais de Paris tiendraient le marché genevois. «Les dealers de crack qui ont été interpellés à Genève ont souvent des antécédents judiciaires en France, indique un inspecteur de la brigade des stupéfiants de la police cantonale. Ces derniers sont pour la plupart aguerris et rompus aux techniques policières.»

La marchandise fournie dans le canton, elle, provient ainsi essentiellement de l’Hexagone (importée d’Amérique du Sud) sous forme de cocaïne, acheminée par la route, par courrier, par avion (mules), indique Eric, l’inspecteur de la BVPS. Elle peut-être alors assez simplement «cuisinée» directement sur place pour être transformée en matière fumable (en la chauffant avec du bicarbonate de soude), le plus souvent dans des appartements occupés par des trafiquants.

Un business à succès

Or, l’initiative de ces ressortissants français s’avère être un énorme succès, toujours d’actualité. Leur crack «prêt à l’emploi», inexistant il y a encore deux ans, se diffuse rapidement parmi les toxicomanes présents sur le territoire genevois. Pratique et rapide d’utilisation, «ce produit a simplement rencontré une demande», analyse Thomas Herquel, directeur de Quai 9.

Pour plusieurs raisons: le bas coût de ces petites doses (environ 10 francs la galette) ainsi que leur grande disponibilité ont plu à ce public particulièrement précaire, pour qui acheter une dose de cocaïne à 100 francs est évidemment moins accessible.

«Le succès du crack correspond aux attentes des consommateurs au niveau de la performance, de la rapidité de consommation, du rapport prix/efficacité et de la disponibilité sur l’ensemble des points de vente», confirme Maxym Gimonprez, responsable des équipes éducatives à l’Apreto, structure de réduction des risques située à Annemasse.

L’impact du Covid?

Mais pourquoi ce calendrier? Certains ont des hypothèses. «Le crack est arrivé juste après la crise sanitaire, évoque Thomas Herquel. Les usagers précaires étaient encore plus précaires, d’où l’attrait pour une substance encore moins chère. Certains, touchés par le Covid qui est une maladie qui engendrait beaucoup de fatigue, ont peut-être voulu d’un produit stimulant.»

Aujourd’hui, la Suisse romande et le reste du pays ne connaissent pas une explosion du nombre de galettes préparées comparable à Genève, même si la consommation générale augmente, comme le relevait «Le Matin Dimanche». Différents interlocuteurs de structure de réduction des risques en Vaud et en Valais nous l’ont confirmé. En revanche, la région d’Annemasse connaît le même phénomène, notamment car celle-ci jouxte Genève et que les usagers sont souvent les mêmes.

La dégradation sociosanitaire des usagers et leur accès plus difficile aux soins inquiète l’équipe en place, qui réfléchit à des solutions. «Nous connaissons d’ailleurs un report d’usagers depuis la fermeture du Quai 9 à la consommation de crack, indique son responsable. Ceux qui traversaient la frontière pour consommer restent désormais chez nous.»

La salle de consommation genevoise devrait rester fermée au crack jusqu’à fin septembre, date à laquelle un bilan sera réalisé. Les usagers, qui utilisent généralement plusieurs substances, restent pour beaucoup en contact avec l’équipe en place.