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Carte blancheTrop de témoins de notre passé disparaissent

Martin Killias déplore la destruction de vestiges romains ou celtes en Suisse.

Les vestiges romains qui périodiquement sont découverts ne font pas toujours des heureux parmi nos élus et encore moins parmi les investisseurs immobiliers. Chaque trace d’un temple, d’une villa ou d’un bain, d’une conduite d’eau ou d’une rue aménagée fait surgir de nombreux problèmes, notamment lorsqu’elles entrent en conflit avec un projet immobilier moderne – ce qui est presque toujours la règle.

La tentation est alors grande de passer à une «pesée des intérêts» en cause qui fait généralement primer les intérêts contemporains. Les Vaudois connaissent ce problème à Nyon, à Lausanne, à Yverdon, à Avenches et même dans les forêts tranquilles du Mormont, où l’une des plus importantes nécropoles celtiques d’Europe est grignotée chaque jour un peu plus par les tirs de mine de la carrière d’Éclépens.

«Un vestige d’une époque éloignée de 60 générations est une source extraordinaire d’inspiration pour nous tous.»

Cette réalité nous prive, nous et les générations futures, de vivre la dimension temporelle de notre existence humaine. La plupart d’entre nous avons connu nos grands-parents et certains même leurs arrière-grands-parents. Cela fait trois ou au maximum quatre générations – c’est dire si un vestige d’une époque éloignée de 60 générations est une source extraordinaire d’inspiration pour nous tous. Il faudrait que ces traces soient traitées avec respect, soit en les rendant visibles, soit au minimum en les couvrant de sable afin qu’elles y restent pour une autre éternité.

Le pire, c’est évidemment quand les traces sont détruites immédiatement après les fouilles. C’est paradoxalement devenu la règle, à cause notamment du rythme effréné des nouvelles constructions. Dans le canton d’Argovie, on a ces jours deux exemples pénibles. Le premier concerne les bains thermaux de Baden, où le projet d’un bain moderne nécessite de nombreux aménagements souterrains.

Évidemment, les archéologues n’étaient pas impliqués quand les permis de construire, ne prévoyant aucune réserve à ce sujet, ont été délivrés. Maintenant, placés devant le fait accompli, ils fouillent en rythme accéléré, mettant au jour des traces extraordinaires de deux bassins romains et d’un temple.

Chefs-d’œuvre détruits

Détail encore plus remarquable, ces bains datant de l’époque romaine ont continué à être utilisés jusqu’au XIXe siècle. Quelle autre construction aurait déjà connu une telle longévité dans l’utilisation? Mais voilà le drame: ces bains sont menacés d’être percés par plusieurs conduites modernes. Chaque jour, à peine les archéologues ont-ils fini de prendre les mesures et les photos que les pelles se mettent à l’œuvre pour faire de la place aux tuyaux.

Patrimoine suisse demande d’urgence un arrêt des travaux, afin que la Commission fédérale des monuments historiques dispose du temps nécessaire pour examiner la valeur de ces traces dans une perspective européenne et en étudier les possibilités de conservation durable.

Malheureusement, on arrive déjà trop tard pour un autre témoin du génie romain. Deux conduites souterraines – de véritables chefs-d’œuvre d’ingénieur – qui conduisaient de l’eau potable au camp des légionnaires à Vindonissa (Windisch) ont traversé les siècles. L’une d’elles amène toujours de l’eau potable (autrefois au couvent de Königsfelden, aujourd’hui à la fontaine du parc de la clinique du même nom), l’autre est sèche mais très bien conservée sous terre. Elle vient d’être détruite sur une longueur de 50 mètres pour aménager… un parking souterrain. Quelle honte!

3 commentaires
    A réfléchir

    Si on veut jouer aux ultra-conservateurs et tout conserver, alors on ne construira plus rien qui serait peu être beaucoup plus valable pour la postérité.