Votre navigateur est obsolète. Veuillez le mettre à jour avec la dernière version ou passer à un autre navigateur comme ChromeSafariFirefox ou Edge pour éviter les failles de sécurité et garantir les meilleures performances possibles.

Passer au contenu principal

AboAgriculture et bureaucratie
À Ollon, un paradis fermier menacé pour des peccadilles

Ruth et Onorio Petralia entretiennent un troupeau de moutons de l’Oberland, une race rare. Les ovins pourraient se trouver bientôt sans abri, car l’administration vaudoise demande de démonter leur tunnel, bâti sans autorisation.
Abonnez-vous dès maintenant et profitez de la fonction de lecture audio.
BotTalk

Ruth et Onorio Petralia irradient de santé et ce n’est sûrement pas un hasard. Depuis quarante ans, ils vivent des bienfaits d’un lopin pentu en bordure du village d’Ollon: vigne, légumes, fruits, fleurs, plantes sauvages, la nature s’égaille généreusement autour d’un corps de ferme du XVIIIe siècle. Une production entièrement bio, que le couple partage sur les marchés ou dans des cuisines renommées. L’aspérule, l’aspergette, la cornouille, le coquelicot, la violette, la nèfle, il n’est pas un pétale, un bourgeon, une baie ou une tige qui ne finisse en sirop, liqueur, confiture, pickle ou pesto.

Mais depuis cinq ans, cette harmonie est grignotée par un engrenage bureaucratique activé le jour où le couple a voulu se doter d’un abri amovible de 15 m². Collé à l’habitation, il doit protéger de petites machines électrifiées, du matériel de marché et des pressoirs.

Parmi les installations illicites, une serre à arceaux amovibles devrait être démontée.

La mauvaise idée? Procéder selon les voies légales. Après que Ruth et Onorio ont obtenu un feu vert de principe de la Commune d’Ollon fin 2016, la Direction générale du territoire a asséné au couple une douche glaciale: en observant des vues aériennes de l’exploitation, les fonctionnaires ont répertorié une série de constructions non autorisées sur la propriété: tunnel à bétail, serre de jardin, piscine autoportée, pergola… Le dossier est aiguillé vers les services juridiques de l’État.

Tout doit disparaître

L’administration conclut que non seulement l’abri ne pourra pas être construit, mais que tout le reste devra être défait. Colloquée en zone agricole, la propriété de 2,5 hectares est inconstructible. Même amovibles ou posées sur des dallages préexistants, les structures inventoriées constituent une forme de «mitage du territoire», lit-on dans les échanges de courriers qui vont jalonner les mois, puis les années.

Le couple n’avait pas songé qu’une autorisation était requise pour ces aménagements de petite taille et démontables: «La serre à salade, par exemple, ce sont de simples arceaux avec un plastique dessus, comme n’importe quel particulier peut en installer dans une zone villa. La piscine est dégonflée l’hiver. Les autres éléments que nous avons installés l’ont été petit à petit, pour les besoins de l’exploitation qui s’est étendue au fil du temps, en rattachant des parcelles attenantes ce qui favorise le bio.»

Onorio extrait un carton vert entre les piles de livres, bocaux et fioles qui dessinent un dédale bohème au milieu de la pièce commune. Le dossier du contentieux, où s’empilent les positions de la Direction générale du territoire et du logement (DGTL), de la Direction générale de l’agriculture (DGAV), de l’Établissement cantonal d’assurance (ECA), de la Direction générale de la mobilité et des routes (DGMR). Les mains noueuses couleur bronze tremblent d’indignation en tournant les pages. Les arguments des autorités s’y égrainent comme autant de vexations: les Petralia font de l’agriculture «à titre de loisir», l’exploitant principal ayant «pris sa retraite», d’autant plus que le couple n’a «aucune descendance» susceptible de reprendre le flambeau, et merci de fournir «les déclarations fiscales des six dernières années et un budget pour les six prochaines».

Aux antipodes d’une grande exploitation, le domaine des Petralia débouche sur une production artisanale de spécialités en bocaux et bouteilles, vendue sur les marchés.

Trop vieux pour être paysan?

Au-delà du strict enjeu territorial, l’analyse englobe la viabilité du domaine et pointe parfois explicitement l’âge des exploitants, qui a dépassé le cap officiel de la retraite. Outrés, ceux-ci revendiquent leur choix de demeurer actifs, dans la simplicité qui a guidé leur parcours. Lui tirant la substance de la propriété acquise en 1983, elle travaillant comme bibliothécaire pour compléter les revenus: «Nous voulions quelque chose à notre mesure, gérable à deux et qui nous permette de nous nourrir.»

«Mais même si nous n’en vivons pas, nous ne faisons pas «de l’agriculture de loisir», se fâche Onorio. Cette expression est méprisante en regard du travail consenti pendant quarante ans, pour lequel nous avons reçu des paiements directs jusqu’à ma retraite.» Le titulaire d’un diplôme fédéral d’agriculture renseigne chaque année le formulaire de recensement des cultures et des animaux pour la DGAV, tient une comptabilité minutieuse pour le fisc et se plie aux inspections du label Bio Bourgeon. «Pour ces gens, nous sommes bel et bien des paysans, mais pas pour la DGTL?» «Quant au fait de ne pas avoir d’enfants, ce n’est pas notre choix, se révolte Ruth. En résumé, on nous fait comprendre que de toute façon nous sommes trop vieux pour continuer.»

Pas les moyens d’un recours

La décision développée en 2020 sur huit pages par les juristes de l’État conclut au démontage des installations non autorisées. Seul recours possible, le Tribunal cantonal, démarche financièrement inaccessible pour les époux, qui ont dû solliciter un échelonnement afin de régler les 1600 francs facturés pour la décision. Onorio s’étrangle dans son café: «Mais ce travail-là, il n’est pas censé être payé par nos impôts?»

Au milieu du troupeau de moutons Pro Specie Rara, des canards, des oies, des ânes et de son petit vignoble, le couple a commencé à débâcher et démonter, la mort dans l’âme. Un délai définitif au 30 septembre vient de lui être signifié. Vu de Lausanne (lire encadré), les Petralia «ont mis les autorités devant le fait accompli et ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes si la remise en état implique des inconvénients pratiques et financiers. Cela ne limitera en rien la possibilité de résider sur la parcelle ni d’exercer une activité agricole.» Vu d’Ollon, le dossier illustre la réalité d’un monde paysan lentement comprimé par l’étau bureaucratique, ainsi que l’ont dénoncé récemment les mouvements de révolte.

Un dernier courrier conclut que le bâti préexistant doit suffire à l’entreposage du matériel. «Comment peuvent-ils l’affirmer, alors que personne n’a jamais pris la peine de venir sur place? Les fonctionnaires se prononcent sur la base de vues aériennes trouvées sur internet. Mais au début ils ont même confondu nos toiles de forçage avec des toitures de bâtiments!» Conviés sur suggestion des autorités d’Ollon, les interlocuteurs cantonaux ont fait savoir que «la réalisation d’une visite sur place n’est pas de nature à justifier un réexamen de notre position».

Pourtant les Petralia n’en démordent pas: entre une application rigoriste de la loi et leur quotidien, il doit bien exister une voie? «Mais personne n’essaie de nous conseiller, de nous expliquer les possibilités. C’est tout ce que nous demandons depuis le début: que faut-il faire pour bien faire?»

Newsletter
«Dernières nouvelles»
Vous voulez rester au top de l’info? «24 heures» vous propose deux rendez-vous par jour, directement dans votre boîte e-mail. Pour ne rien rater de ce qui se passe dans votre Canton, en Suisse ou dans le monde.

Autres newsletters