Passer au contenu principal

Exotisme en Suisse (12/41)Un ovni de verre se joue du réel dans les pâturages du Saanenland

Le surprenant «Mirage Gstaad» fascine par ses magies de lumière intérieures et extérieures. Il ne faut toutefois pas tarder: l’œuvre de l’Américain Doug Aitken quittera Schönried en janvier prochain!

«Mirage Gstaad» est une œuvre atypique et vivante qui évolue en permanence en fonction de son environnement. Un bijou de mouvement perpétuel qui quittera Schönried en janvier.
«Mirage Gstaad» est une œuvre atypique et vivante qui évolue en permanence en fonction de son environnement. Un bijou de mouvement perpétuel qui quittera Schönried en janvier.
Chantal Dervey
Chaque vendredi, Stefan Welten a peu de temps pour profiter du spectacle, lui qui est, chargé de rendre leur aspect immaculé à toute cette surface de verre à l’aide de ses balais lave-vitre. Combien de m² au total? «Je ne sais pas vraiment. Ce que je sais, c’est que j’y passe sept heures, que ça n’y suffit pas et que je finis cassé en fin de journée», plaisante-t-il.
Chaque vendredi, Stefan Welten a peu de temps pour profiter du spectacle, lui qui est, chargé de rendre leur aspect immaculé à toute cette surface de verre à l’aide de ses balais lave-vitre. Combien de m² au total? «Je ne sais pas vraiment. Ce que je sais, c’est que j’y passe sept heures, que ça n’y suffit pas et que je finis cassé en fin de journée», plaisante-t-il.
Chantal Dervey
Pour éviter aux oiseaux de se cogner contre les parois, les écologistes ont demandé et obtenu que les parois soit striées pour couper la réflexion de la lumière.
Pour éviter aux oiseaux de se cogner contre les parois, les écologistes ont demandé et obtenu que les parois soit striées pour couper la réflexion de la lumière.
Chantal Dervey
1 / 4

«Ça absorbe la nature, ça la reflète, ça change en continu.» Anita Roth a beau avoir fait sien le métier de vanter les beautés de son coin de pays, la guide parle avec ses tripes. «Mirage Gstaad», de l’Américain Doug Aitken, est une ode au changement perpétuel. Pas une seconde ne passe sans qu’elle ne s’adapte à son environnement, quel qu’il soit: journée ensoleillée, comme lors de notre passage, soirée de pleine lune, journée nuageuse, temps de pluie, paysages enneigés, etc. À tel point qu’on la dirait vivante.

Quelle est la surface totale de miroirs? Même Stefan Welten, chargé de leur rendre leur aspect immaculé tous les vendredis à l’aide de ses balais lave-vitre, ne sait pas précisément. «Ce que je sais, c’est que j’y passe sept heures, que ça n’y suffit pas et que je finis cassé en fin de journée», plaisante-t-il.

Jeux d’ombre et de lumière en plein Saanenland. Où commence le réel, où s’arrête l’illusion?
Jeux d’ombre et de lumière en plein Saanenland. Où commence le réel, où s’arrête l’illusion?
Chantal Dervey

De toute façon, même les rayures, traces de doigts et autres beignes créent des effets esthétiques et photogéniques dans le prisme de «Mirage Gstaad». «Mon coin préféré, c’est ici, ajoute Anita en descendant un peu sur les genoux et en ajustant sa position. Le panorama semble continu, sans fin. On s’y perd.»

On en oublierait presque l’original, qui vaut aussi largement le coup d’œil: des collines propices aux balades en famille et un cirque de montagnes majestueuses – Gummfluh, Rubloz et Scex Rouge en tête –, frontière naturelle avec le canton de Vaud. Mais difficile de décoller le regard de cette «maison miroir» qu’on dirait tombée du ciel au milieu de ce pâturage du Saanenland.

Entre reflet et réalité

Un ovni, donc, atterri dans un cliché de «suissitude». Un bloc épuré dont la surface laisse tout de même apparaître une succession de lignes noires chargées de couper la réflexion de la lumière et d’éviter aux oiseaux de se fracasser contre les parois. Un conseil avisé de la Station ornithologique de Sempach. Plus encore: une condition sine qua non des écologistes.

On s’attarde longuement pour profiter des reflets infinis que propose l’œuvre, dont la surface est striée de bandes noires pour éviter aux oiseaux de s’écraser contre les parois.
On s’attarde longuement pour profiter des reflets infinis que propose l’œuvre, dont la surface est striée de bandes noires pour éviter aux oiseaux de s’écraser contre les parois.
Chantal Dervey

L’atypique et hypnotique édifice n’en paraît pas moins parfaitement à sa place dans son écrin verdoyant et ultramaîtrisé, avec ses habitations typiques, ses vaches, ses tracteurs et ses travailleurs sur les toits qu’on croirait placés là exprès pour la composition. Pourtant, tout semble bien réel.

Quoique… Où s’arrête le reflet et où commence la réalité? C’est le jeu proposé par l’artiste de Los Angeles à travers son œuvre qui tend à mélanger les deux en une image brouillée, un peu comme une surface d’eau qu’on aurait effleurée ou un vieux poste télé qui chercherait la bonne fréquence.

«Frequencies», c’est d’ailleurs le nom de la troisième édition de l’exposition en plein air «Elevation 1049» (l’altitude de Gstaad), organisée par la Fondation Luma. «Mirage Gstaad» en constitue la pièce de résistance depuis février 2019 pour une durée convenue de deux ans. Faites vos calculs: il reste six mois pour éviter la frustration de manquer cette sculpture in situ hors du commun.

Avant Schönried, l’œuvre avait brillé dans le désert californien de Palm Springs et la banque centenaire de Detroit. Sa future destination? Mystère pour l’heure.

Contemplation et introspection

Si la première phase pour appréhender «Mirage Gstaad» au fur et à mesure qu’on progresse sur le chemin impeccable qui mène de Schönried à Saanen est celle de la contemplation, on bascule rapidement vers une forme d’introspection. Car une fois fait le plein d’images des contours du bâtiment, le deuxième volet invite à perdre tous ses repères dans le kaléidoscope des salles intérieures.

Les salles intérieures proposent une visite aussi psychédélique qu’amusante.
Les salles intérieures proposent une visite aussi psychédélique qu’amusante.
Chantal Dervey

Dans ce labyrinthe de reflets (qui offre par ailleurs un coin de fraîcheur bienvenu les journées de grosse chaleur), le visiteur emplit soudain tout l’espace, se voit projeté à l’infini dans un rapport à soi quasi vertigineux. On cherche en vain un angle de vue satisfaisant avec son portable, ne serait-ce qu’en raison des jeux de lumière extérieure.

Tantôt transformé en peinture cubiste, tantôt cerné par ses multiples doubles, on se plaît à déambuler dans ce dédale où les quelques ouvertures dans les murs offrent les seules voies de fuite vers ces paysages admirés quelques minutes auparavant et soudain transformés en tableaux de lumière. Et on y passerait des heures.

Venir tôt

Autant le dire tout de suite, si l’on ne vient pas tôt le matin, il sera difficile de profiter seul du spectacle ou d’immortaliser l’objet sans visiteur sur votre cliché, d’autant que l’entrée est gratuite. Dès 9 heures, les amateurs affluent peu à peu pour finir par se compter par dizaines avant midi. Mieux vaut donc descendre du train en gare de Schönried ou y parquer sa voiture aux aurores avant d’attaquer la dizaine de minutes de marche jusqu’à l’objectif du jour. «Je viens régulièrement et je n’ai jamais été seule», confirme Anita Roth.

Ne pas oublier de se détacher parfois du reflet pour contempler l’original tout en magnifiques pâturages et montagnes.
Ne pas oublier de se détacher parfois du reflet pour contempler l’original tout en magnifiques pâturages et montagnes.
Chantal Dervey

Il faudra, sinon, concilier avec les parties de cache-cache des enfants, les interminables séances de selfies et ceux qui seront assis sagement sur une marche en tentant tant bien que mal de profiter de la quiétude du moment. Certains s’attardent, d’autres ne font que passer pour une séance photo avant de reprendre leur balade du jour.

À peine «Mirage Gstaad» commence-t-il à faire partie du paysage qu’il faut se résoudre à le voir partir dans six mois. «Elle va nous manquer», prévoit déjà Anita Roth. Et son amie Brigitte d’espérer: «Et pourquoi ne pas demander à la conserver jusqu’aux vacances de février. C’est une période importante pour la région.»