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Voyage à travers l’art brut américainUn tour de ville de Chicago très singulier

Les six auteurs exposés à la Collection de l’art brut, à Lausanne, ont un point commun, leur domicile dans la troisième ville des États-Unis. Une métropole qui s’est intéressée à l’art de la marge pendant que New York devenait capitale mondiale de l’art.

L’exposition «Chicago Calling» est en tournée, elle s’arrête à la Collection de l’art brut, à Lausanne, après avoir été montrée à Chicago, à Paris et en Allemagne.
L’exposition «Chicago Calling» est en tournée, elle s’arrête à la Collection de l’art brut, à Lausanne, après avoir été montrée à Chicago, à Paris et en Allemagne.
Olivier Vogelsang
Six auteurs sont représentés dans cette exposition à voir jusqu’au 1er novembre.
Six auteurs sont représentés dans cette exposition à voir jusqu’au 1er novembre.
Olivier Vogelsang
Henri Darger et son univers peuplé d’héroïnes qui s’illustrent dans un véritable récit épique, l’un des points forts de cette exposition.
Henri Darger et son univers peuplé d’héroïnes qui s’illustrent dans un véritable récit épique, l’un des points forts de cette exposition.
 Olivier Vogelsang
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Le parcours de «Chicago Calling» n’est pas fléché par une thématique mais par une géographie, celle d’une ville. Le choix peut troubler, moins habituel et en apparence moins pertinent, mais rassurez-vous, c’est bien aussi. Parce qu’on butine... sans préjugés ni prisme. L’esprit libre de prendre, de recevoir et d’être happé dans de vrais univers existant uniquement pour eux-mêmes, sans être essorés par un filtre de lecture. Des univers multiples, des galeries de portrait, la sélection de quelques pages d’un récit épique qui en compte des milliers, des échappées belles, architecturales, poétiques ou sémillantes, comme celle Gregory Warmack (1948-2012), grand Black à la barbe taillée comme un druide, le port aussi gracile que souverain. Et le mot est faible, tant son regard est soutenu à chaque fois qu’il croise l’objectif d’un photographe.

«J’aspire à un art qui soit directement branché sur notre vie courante, un art qui prenne départ dans cette vie courante, qui soit de notre vraie vie et de nos vraies humeurs une émanation immédiate»

Jean Dubuffet, auteur de la définition de l’art brut

Très – beaucoup trop – tôt sur le marché du travail, le gosse aligne les petits jobs dans sa ville de Chicago avant de tomber sous les balles. Il a 30 ans, passe du temps dans le coma et… en reviendra avec des visions. Son cosmos est habité d’humains; il pétille, tentaculaire et aussi clinquant que les joyaux de la reine dans leurs vitrines londoniennes. Celui qui se faisait aussi appeler Mr. Imagination est un prince orfèvre de la capsule de bouteille et du bouton, qu’il martèle pour recouvrir trônes, sceptres, cannes, totems, bijoux ou alors pour se coiffer et se vêtir. Il récupère, transforme, métamorphose les matériaux – comme ces pinceaux humanoïdes – avec la conscience presque mystique d’être un passeur et de donner ainsi à voir l’extraordinaire. À le toucher, à le cerner… un peu!

De dix à six

Sous la charpente du château de Beaulieu, ils sont six créateurs à dribbler avec cet extraordinaire. En tournée européenne entre la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suisse, l’exposition livrée par The Center for Intuitive and Outsider Art de Chicago en comptait dix. Tous n’ont pas résisté au crible prescripteur de Sarah Lombardi, directrice de la Collection de l’art brut à Lausanne. Mais Lee Godie (1908-1994), elle, est restée, avec ses portraits transperçant l’âme à faire pâlir la perspicacité d’un psy. Le bitume pour domicile et pour galerie – elle y vendait ses œuvres jusque sur les marches de l’Art Institute de Chicago –, l’autodidacte en aurait réalisé des centaines, variant les techniques et les supports les plus insolites, comme de la toile de store récupérée dans les poubelles.

Elle a aussi joué de sa physionomie de vraie bonne femme marquée par un destin de mère endeuillée (deux de ses trois enfants sont morts jeunes) usant des photomatons comme d’une loge de théâtre. Avant de maquiller ses autoportraits noir-blanc d’une main assez lourde. Mais que cache-t-elle sous ces couches de rouge à lèvres, derrière ces mimiques glamour, ses effets de maquillage et entre ses colorations capillaires peroxydées? Une envie de plaire malgré tout? Ou peut-être toute la verve ironique d’une militante qui disait ne pas «célébrer son anniversaire, mais son statut d’artiste»…

Sensible à la marge

Et ce n’est pas un hasard si Chicago a su reconnaître ce statut, même si Lee Godie a tout fait pour, en se créant un personnage devenu iconique. Dans les années 1950, la troisième ville des États-Unis assume ses plus de 1200 kilomètres de distance avec New York, la nouvelle capitale mondiale de l’art! Ses esprits sont libres, loin des chapelles de l’expressionnisme abstrait ou du pop art, libres et curieux d’autres expressions: ils s’ouvrent à l’art de la marge et font de Chicago un foyer de l’art brut. Alors… le 20 décembre 1951, lorsque Jean Dubuffet décoche ses «Positions anticulturelles», c’est dire si le discours de l’auteur de la définition de l’art brut résonne. L’audience est là, réceptive, quand il parle de son envie d’un art «qui soit directement branché sur notre vie courante, un art qui prenne départ dans cette vie courante, qui soit de notre vraie vie et de nos vraies humeurs une émanation immédiate».

En foyer d’art brut, Chicago a aussi du répondant, portant dans son cœur Henry Darger (1892-1973), devenu une figure emblématique pour Dubuffet. Solitaire, l’homme s’est oxygéné toute sa vie dans un récit littéraire et pictural opposant les Vivian Girls, jeunes filles héroïques au sexe masculin, aux Glandeliniens, cruels guerriers réduisant les enfants à l’esclavage. Aussi monumentale que manichéenne, cette odyssée fécondée dans une chambrette court sur de longs rouleaux recto-verso et n’a été découverte que quelques jours avant que l’auteur ne déménage dans une maison de retraite. Lui y a passé des heures, des années. Nous, on se laisse aspirer dans cette œuvre-monde sans voir le temps passer au cœur de «Chicago Calling», version lausannoise. Un cœur qui bat très fort!

Lausanne, Collection de l’art brut
Jusqu’au 1er novembre, du ma au di (11-18h)
www.artbrut.ch