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AboArchéologie à Genève
Un tronçon de voie romaine découvert sur le plateau de Frontenex

Une des portions de voie romaine découvert sur le plateau de Frontenex, jeudi 27 avril 2023. Sa largeur pourrait mesurer jusqu’à 7 mètres.
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Un morceau de l’histoire antique a été exhumé le mois dernier à Genève. Après plusieurs semaines de sondages, les archéologues ont retrouvé des portions de la voie romaine sur le plateau de Frontenex. «Elle est assez bien préservée. On a pu l’observer sur une longueur de plus de 60 m», s’enthousiasme Isabelle André, du Service cantonal d’archéologie (SCA).

Cette découverte a été favorisée par l’imminence d’un projet immobilier. Deux villas – pour quatre appartements – doivent être érigées sur ce terrain de Cologny, qui appartient à des privés. Mais la parcelle est considérée comme une «zone protégée» d’après la carte archéologique du canton. Des fouilles ont été lancées fin février afin de s’assurer qu’aucun vestige d’importance ne soit détruit par le chantier ou rendu inaccessible avant d’avoir été étudié.

Transport de soldats

Le «potentiel» des lieux était pressenti depuis un siècle. Des tronçons de la via romana avaient été recensées dans les années 1930 par Louis Blondel, qui fut le premier archéologue cantonal. Il a toutefois fallu plusieurs semaines de travail pour en retrouver la trace. «La route était mentionnée un peu plus au nord sur le terrain», explique Isabelle André.

Conçu à partir de 300 av. J.-C., le réseau routier romain s’étendait du Portugal jusqu’au Moyen-Orient. Il avait pour vocation première de faciliter le transport des soldats et l’acheminement du courrier officiel. Mais commerçants et voyageurs l’empruntaient également.

Les chemins mènent à Genève

Deux voies traversaient l’actuel territoire genevois. Une sur chaque rive du Léman. Le premier itinéraire reliait Genève à Nyon, avant de se poursuivre jusqu’à Avenches et le nord-ouest de la Suisse pour atteindre l’Allemagne. Le second se situe donc sur la rive gauche du lac.

Selon les archéologues, la voie mise au jour sur le plateau de Frontenex avait sans doute pour but de rallier une ancienne villa romaine qui se trouvait au parc La Grange. De là, le tracé continuait à travers le Chablais et rejoignait Martigny. «Pour l’histoire locale, cette découverte est importante car elle permet d’en savoir plus ssur les liens entre Genève et le Valais», souligne Christophe Schmidt, chargé d’enseignement en histoire ancienne et archéologie classique à l’Université de Genève.

Monnaies et céramiques

La fouille a permis plusieurs trouvailles. «La voie est beaucoup plus large que ce que Louis Blondel avait observé», relève Isabelle André. Entre 6,5 et 7 mètres. «Ce qui permettrait de circuler sur deux axes. On les remarque grâce aux ornières qui sont particulièrement bien dessinées», poursuit l’experte.

Mais l’élément le plus «spectaculaire», c’est le «substrat de préparation», soit le support sur lequel a été élaborée la route, elle-même constituée de petits galets et graviers. «Ce substrat est très épais, de 60 à 130 cm. Sous ces remblais, on atteint une couche qui remonte à l’âge du fer, entre 140 et 70 av. J.-C., où il y a énormément de matériel céramique», détaille Isabelle André. Des niveaux «rares» dans ce secteur de la ville.

Quatre anciennes pièces de monnaie ont également été retrouvées, dont une qui proviendrait de l’âge du fer. Leur datation fera l’objet d’une analyse.

Pesée d’intérêts

Les fouilles devraient encore durer deux semaines. La voie devrait ensuite être détruite et le terrain remis à son propriétaire. Le chantier pourrait commencer à l’automne, une fois l’autorisation de construire délivrée.

«La voie est appelée à disparaître sur ce tronçon-là», indique l’archéologue cantonal, Nathan Badoud. Pourquoi ne pas la préserver? Le chef du SCA explique avoir, comme à chaque fois, procédé à une «pesée des intérêts». «Il peut y avoir une tension entre le nécessaire développement territorial et la tentation de conserver le plus d’éléments possible du passé», relève-t-il.

«L’intérêt archéologique doit rencontrer l’intérêt politique au sens noble du terme, à savoir ce qui compte le plus pour la population.»

Nathan Badoud, archéologue cantonal

«Ma doctrine, c’est que l’intérêt archéologique doit rencontrer l’intérêt politique au sens noble du terme, à savoir ce qui compte le plus pour la population», argue Nathan Badoud. Une fois étudiés, de tels tronçons sont voués à disparaître car ce sont des structures relativement bien documentées et leur conservation «n’apporterait rien de particulier sur le plan scientifique». «Cela aurait été différent si on avait découvert un temple», glisse Isabelle André sur le ton de l’humour. Par nature, l’archéologie détruit aussi ce qu’elle étudie.

Rares vestiges

Il y a des exceptions. En 1993, un temple dédié au Dieu oriental Mithra fut découvert lors de la construction d’un immeuble à proximité de la Fondation Gianadda à Martigny. Il sera préservé. «La coexistence entre les ruines et les besoins contemporains est parfois difficile», reconnaît l’historien Christophe Schmidt. «À titre personnel, je souhaiterais que cette voie romaine soit conservée, mais malheureusement on ne peut pas aller contre certains impératifs urbanistiques», dit-il.

Pour ceux qui souhaitent contempler la voie romaine, le mieux consiste à se rendre sur les sites archéologiques de Martigny. Des bornes milliaires sont aussi conservées au Musée d’art et d’histoire.