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Exotisme vaudois (30/41)Une ambiance de «Nom de la rose», dans les pas des moines du Nozon

Pas besoin d’aller loin pour chercher Bernardo Gui et le parfum millénaire du roman d’Umberto Eco. Suivons l’ancien chemin reliant Romainmôtier au prieuré disparu de Vallorbe.

Aujourd’hui utilisée seulement par les gens du coin, l’ancienne route menant de Romainmôtier à Vallorbe conserve un peu du souvenir des moines du Nozon.
Aujourd’hui utilisée seulement par les gens du coin, l’ancienne route menant de Romainmôtier à Vallorbe conserve un peu du souvenir des moines du Nozon.
CHRISTIAN BRUN

On a tous en tête ces images et ces plans du roman d’Umberto Eco ou de Jean-Jacques Annaud, avec des lentes marches de bénédictins ou de franciscains dans une campagne à peine défrichée.

C’est à peu de chose près, le parfum de crime et d’hérésie en moins, ce qui pave le vieux chemin menant de Vallorbe à Romainmôtier. Une route autrefois baptisée «vy aux moines» dans la tradition locale, et ce à raison. Car si la route cantonale passant par Bretonnières et celle passant par Lignerolle et Ballaigues sont depuis le XIXe siècle les itinéraires les plus utilisés pour gagner la Franche-Comté depuis la capitale vaudoise, cela n’a pas toujours été le cas.

Au Moyen Âge, c’est tout un entrelacs de chemins et de routes qui permettaient de gagner le col de Jougne. Dont la fameuse voie des moines, remontant sans doute au XIIe siècle. On la retrouve encore en bonne partie, documentée par l’Inventaire fédéral des voies historiques. C’est aujourd’hui une petite route de campagne connue seulement des gens du coin et – attention en fin de journée – par quelques frontaliers. À pied, ce petit bout de promenade dans le passé prend un peu plus de 2 h 40 de Romainmôtier à Vallorbe.

Départ du centre de Romainmôtier (ou de la gare de Croy, compter alors une petite demi-heure en plus). Cœur de la vallée du Nozon, le bourg conserve tout son caractère médiéval, avec au centre l’abbaye romane de 1027, les bâtiments du couvent, datant surtout du XIVe siècle, et autour un développement urbain essentiellement des XVIe-XVIIIe siècles pour la partie basse de la ville. Prendre la pittoresque ruelle du Pavement, puis la route de Vaulion sur la gauche. Longer cette série de maisons paysannes du début du XIXe siècle et grimper à droite le chemin du Cochet. Bordé de haies, et de talus, il faut l’imaginer sans ses plaques de béton au sol pour retrouver son faciès d’antan.

Souvent citée comme l’une des plus belles communes de Suisse, Romainmôtier-Envy doit son charme à l’homogénéité du tissu bâti qui a entouré l’abbaye clunisienne.
Souvent citée comme l’une des plus belles communes de Suisse, Romainmôtier-Envy doit son charme à l’homogénéité du tissu bâti qui a entouré l’abbaye clunisienne.
CHRISTIAN BRUN

Signalons au passage le village disparu de Lanfrey, en contrebas de la route de Vaulion quelques mètres plus bas. Attesté en 1404, il avait déjà été déserté au XVIe siècle. Il n’y reste plus que les légendes de trésors (en or ou en tonneaux de vin) enfouis à jamais.

Traverser le village de Premier par la rue des Fontaines et contourner la maison de commune (érigée en 1900 après un incendie) par le nord. De là, rester sur la route de Vallorbe, avec sa vue à couper le souffle sur la plaine, le Jura et les Alpes. Épousant les courbes de niveau, bordé d’anciennes haies, ce vieux tracé servait donc au trafic local et régional drainé par l’abbaye de Romainmôtier. Il faut imaginer le trafic international, celui qui voyait passer toiles des Flandres et orfèvreries de Milan au temps des riches foires de Champagne, plutôt en face, de l’autre côté de la vallée de l’Orbe, passant ensuite par Les Clées, dont le péage fera la fortune des ducs de Savoie, ou Orbe même.

Poursuivre sur la route de Vallorbe, qui marque tout d’un coup un coude pour s’enfoncer dans les bois de la Côte-de-la-Montagne. C’est là que le tracé conserve le plus de son caractère historique, avec des marqueurs sur les bas-côtés, dont une minuscule borne routière à peine visible sous la mousse et l’humus. Elle indique, en vieilles toises, la limite entre Premier et Les Clées.

L’itinéraire était encore utilisé sous l’Ancien Régime. Pour preuve une petite borne, indiquant, en toises, Premier et Les Clées.
L’itinéraire était encore utilisé sous l’Ancien Régime. Pour preuve une petite borne, indiquant, en toises, Premier et Les Clées.
CHRISTIAN BRUN

À la sortie du bois, l’itinéraire domine de grandes pâtures, et, en bas, la route moderne qui a remplacé pour de bon notre chemin médiéval. Construite entre 1852 et 1860 par le tout jeune Canton de Vaud, cette route de première classe sera doublée par la ligne de chemin de fer quelques années plus tard.

Grimper à gauche au niveau du hameau du Rosay, à l’emplacement où un vieux tank antichar G13 monte encore la garde, signalant le voisinage du fort de Pré-Giroud.

Les tonneaux de Willelmus

Continuer sous le hameau de Poimboeuf et Grange-Neuve (maison paysanne de 1795), puis descendre par la route principale jusqu’à Vallorbe, le terminus de nos moines, à l’époque souvent appelés à s’y rendre depuis Romainmôtier. Petit prieuré dans le giron de la grande abbaye, Saint-Pancrace de Vallorbe a visiblement toujours fait figure d’établissement à la peine, générant tout juste de quoi subvenir à ses besoins. Pourtant, le prieur de Saint-Pancrace, un certain Willelmus, achètera plusieurs vignes à Dully en 1271, charge aux gens de Vallorbe d’aller le chercher le jus eux-mêmes. Les tonneaux ont sans doute pris le même chemin que nous.

Romainmôtier finira par mettre définitivement le grappin sur le petit prieuré, bénédictin, de Vallorbe en 1322. Disparu depuis, on en sait, avouons-le, pas grand-chose en soi. Les vestiges, s’il y en a, sont probablement à localiser du côté de la rue du Moutier, autour des usines métallurgiques.

Une variante vers la frontière

Un autre vieil itinéraire se situe à deux pas, et permet de gagner la frontière française hors des sentiers battus. Ce chemin était utilisé avant que les lourdes importations de fonte venant de France pour les fabriques de la région ne favorisent la route actuelle et celle passant par Ballaigues.

Monter la route du Signal, celle du Nord, passer par-dessus la ligne ferroviaire actuelle, puis par un petit pont passant par-dessus l’ancienne. Celle de Pontarlier-Vallorbe, un temps exploité par la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée. Ouverte dans les années 1870, la deuxième guerre lui portera un coup fatal. Contourner la déchetterie, puis passer par la ferme de Frasse-Dessus (construite en 1771). Au ruisseau du Piquet, marquant la frontière, l’ancien passage n’est plus rappelé que par une borne, arborant la fleur de lys.