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ArchivesUne aventurière au grand cœur

En 2003, «24 heures» avait pu rencontrer celle qu’on appelait Léonie, plus connue sous le nom d’Annie Cordy, alors qu’elle fêtait cinquante ans sur les planches.

En 2007, lors de son passage au Festival du rire de Montreux.
En 2007, lors de son passage au Festival du rire de Montreux.
Getty Images

La version originale de cette interview a été publiée le 28 août 2003.

De la terrasse de sa maison campagnarde, elle s’adresse à vous comme si elle vous connaissait depuis toujours. Elle raconte qu’elle s’apprête à déménager à Paris, une ville qu’elle n’a jamais eu le temps de découvrir en cinquante ans de carrière menée tambour battant. Vive et amicale, elle fredonne quelques airs entre deux questions, raconte une ou deux anecdotes et prend la peine de se renseigner sur le temps qu’il fait en Suisse avant de se réjouir de remonter bientôt sur scène au Casino de Montreux.

Qu’est-ce qui a motivé l’envie de marquer vos cinquante ans de carrière?

Cinquante ans peuvent durer jusqu’à soixante, le temps n’a pas d’importance, c’était juste pour faire ma rentrée à Paris en 1998. En ce qui me concerne, le temps importe peu. Tous les jours, quand je me lève, je me dis que la vie est belle même si, comme ce matin, on apprend des choses douloureuses (Réd.: décès de sa cousine). Ce spectacle-ci sera plus cabaret, plus intime. C’est très agréable. J’aime être près des gens. On peut partager un moment pleinement, c’est formidable! J’espère qu’à Montreux aussi, je vais pouvoir descendre dans la salle. Le plus important, c’est que les gens sortent du concert heureux. Dans la vie, dans mon métier, je n’ai toujours voulu qu’une chose, rendre les gens heureux.

Est-ce pour cela que vous vouliez être une chanteuse fantaisiste?

Ce que j’ai choisi de faire n’est pas aisé, Ce n’est pas facile de défendre des choses qui sont simples. De petites chansonnettes, comme on dit. En fait, je raconte des histoires et j’essaie de faire qu’une chanson devienne une petite comédie musicale à elle toute seule.

À ce propos, on vous avait offert un pont d’or pour faire de la comédie musicale aux États-Unis. N’avez-vous aucun regret?

Non, pas du tout. Ma plus grande chance, c’est d’avoir réussi ma vie sentimentale. J’ai eu le même mari pendant près de quarante ans. J’ai réussi ma vie de femme, grâce au fait qu’il pouvait être avec moi pendant les milliers de kilomètres que j’ai faits pour être sur scène.

Justement, quel souvenir gardez-vous de vos premiers pas sur scène, dans un rôle de meneuse de revue au Lido?

J’aurais dû faire vingt centimètres de plus. J’ai le souvenir du bataillon de girls avec qui j’ai passé un an, mon nez entre leurs deux seins. Au Lido, je devais descendre les escaliers très lentement et moi, j’avais envie de courir. Je peux descendre un escalier avec beaucoup d’élégance mais mon tempérament, c’est de le dégringoler. En revanche, je me mets volontiers à la disposition d’un metteur en scène ou d’un chorégraphe. Je suis très à l’écoute de leurs désirs.

Lire aussi: «Si j’avais le temps…»

Vous avez ensuite joué des comédies et des drames. Dans quel registre vous exprimez-vous le mieux?

Je suis un être humain qui est souvent gai et a aussi ses coups de blues. Il faut que l’on vous donne la possibilité d’exprimer ces différentes facettes. Ce qui n’est pas toujours le cas quand on vous colle une étiquette. Moi, c’est seulement au bout de vingt ans, quand René Clément m’a fait tourner dans «Le passager de la pluie», que les gens se sont dit que je pouvais être comédienne. On a vu que, derrière cette femme qui rigolait et qui levait la jambe, il y avait un cœur, des tripes et des colères, rentrées peut-être, mais vraies.

Avez-vous souffert de l’étiquette d’amuseuse?

Parfois au début. Ce n’est pas toujours de bon goût de faire rire. Pour certaines personnes à la bouche pincée, ce n’est pas de bon aloi. Une fois connu, vous rencontrez ces gens-là qui vous admirent et rient malgré tout. De toute manière, j’ai tellement travaillé dans ma vie que je n’ai pas eu le temps de m’en faire. En fait, je suis un bourreau de travail. Je suis passée du cinéma à la chanson, de la chanson au théâtre, du théâtre à l’opérette, tout le temps. Avec mon mari, quand on avait fini un gala, on prenait notre voiture et on se disait: «Ouf, enfin chez nous!» Puis on partait pour un autre gala… (rires). C’était notre vie, c’était formidable et j’ai eu une chance folle de tomber sur un homme qui était aussi fou de boulot que moi.

Quel est le secret de votre longévité, les pilules magiques?

Même pas. Le jour où j’ai besoin de prendre des trucs, j’arrête tout de suite. C’est inexplicable. Chevalier m’avait dit un jour: «Toi, tu as un bol fou, tu rentres sur scène et tu as déjà 20% de gagné!» Je crois que les gens se rendent compte que je suis là pour leur donner avant de vouloir recevoir. Je ne condescends pas à chanter pour eux. Je viens avec un plaisir énorme leur faire partager mes bêtises et je crois qu’ils le ressentent. En plus, ils savent que je suis à l’écoute de ce qu’ils veulent me dire. Les gens m’arrêtent dans la rue pour me raconter leur vie.

Et votre énergie, où la puisez-vous?

Je ne sais pas. C’est le diable de ma mère qui doit être là. Quand j’étais enfant, elle soulevait toute seule une énorme armoire bretonne. Il fallait voir ça… J’ai l’énergie de ma mère sur scène et, grâce à Dieu, la sérénité de mon père dans la vie.

La retraite, ce mot a-t-il un sens pour vous?

C’est un mot qu’il faut enlever du dictionnaire. La retraite signifie perte de bataille, et, dans la vie, il faut gagner. J’ai plein de projets. Je reprends une tournée à Montreux. Je tourne actuellement dans un film réalisé par une auteure de romans policiers belge, Nadine Monfils. Elle est complètement chtarbée.

Comme tous les Belges, non?

Attention, hein! (Rires.) C’est vrai que nous avons un humour un peu particulier. Donc c’est un film très noir et en mème temps vraiment insensé. Je joue la mère de Michel Blanc. Il y a aussi Didier Bourdon, Dominique Lavanant, Josiane Balasko et Benoît Poelvoorde. Je pense que les gens vont s’amuser et en même temps être horrifiés de ce qu’ils vont voir.

Quelle image souhaiteriez-vous laisser à la postérité?

Je ne laisserai pas d’image. Je pense que parfois quelqu’un dira: «Tu te rappelles cette nana qui chantait des chansons marrantes et qui pouvait de temps en temps nous faire pleurer, comment elle s’appelait déjà?» Et basta!