AboViolences outre-MancheUne «épidémie» d’attaques au couteau frappe le Royaume-Uni
À coups de poignard ou de machette, la criminalité violente a augmenté de 80% depuis 2015. Les politiques d’austérité ont eu des effets dévastateurs chez les jeunes.

Tragédie insoutenable, la mort de trois fillettes de 6 à 9 ans poignardées lundi 29 juillet à Southport, dans le nord-ouest de l’Angleterre, a mis en lumière de la manière la plus cruelle un phénomène inquiétant outre-Manche: l’explosion du nombre d’attaques au couteau. Une véritable «épidémie», s’alarment les experts, qui réclament depuis longtemps des mesures politiques.
Le tout nouveau gouvernement du premier ministre travailliste Keir Starmer le sait trop bien: dès qu’il aura jugulé les émeutes islamophobes et anti-requérants provoquées sous un faux prétexte par l’extrême droite, il lui faudra prendre à bras-le-corps un défi encore plus complexe qui préoccupe profondément les Britanniques.
En effet, les attaques au couteau ont augmenté de près de 80% depuis 2015 en Angleterre et au Pays de Galles, déplorait en janvier dernier le Parti travailliste, dénonçant l’inaction des gouvernements conservateurs successifs. Cette évolution traduit en réalité l’explosion de la criminalité en général. Étant donné que la vente d’armes à feu est très réglementée, la grande majorité des violences sont plutôt commises à l’aide de poignards ou d’objets contondants. Pas moins de 244 coups de couteau ont été mortels en Angleterre et au Pays de Galles entre avril 2022 et mars 2023.
Zombies, ninjas et samouraïs
Scandalisé, l’acteur anglais Idris Elba, star des séries policières «The Wire» et «Luther», a lancé une campagne pour l’interdiction des couteaux zombies et des machettes. «Je peux prendre un téléphone à l’instant, taper «couteaux» et je serai inondé de publicités pour ces produits», s’est-il offusqué lors d’une manifestation à Londres.

Le précédent gouvernement du conservateur Rishi Sunak a bien préparé un projet de loi pour limiter les ventes de poignards et augmenter les forces de police, mais il n’entrera en vigueur qu’en septembre. Quant au travailliste Keir Starmer, à peine entré en fonction, il a déjà proposé un texte de loi pour encadrer la vente d’épées ninjas ou samouraïs.
Mais à vrai dire, près de la moitié de ces attaques sont commises avec de simples couteaux de cuisine, selon les chiffres de l’Office for National Statistics. Et l’allongement des peines de prison ces dernières années n’a pas ralenti l’épidémie de violence.
Les solutions sont connues
«Les attaques au couteau et les autres formes de violence sont des problèmes complexes, mais jusqu’à présent l’approche adoptée en Angleterre et au Pays de Galles a été trop simple, axée sur la punition et non sur la prévention», déplore Sue Roberts, maître de conférences en gestion publique à l’Université de Portsmouth et autrice de l’ouvrage académique «Solutions to knife crime: a path through the red sea?» (Vernon Press, 2021).

«Les nombreuses causes de la criminalité au couteau et les solutions potentielles sont bien documentées par des recherches approfondies, relève-t-elle. Les problèmes sociaux tels que la pauvreté et le dénuement, les graves problèmes de santé mentale et la radicalisation en ligne sont autant d’éléments qui expliquent la prévalence des crimes commis à l’aide de couteaux.»
Austérité coupable
À Londres, où les attaques au couteau ont bondi de 21% entre 2022 et 2023, le maire travailliste, Sadiq Khan, s’est défendu en rappelant que depuis que le gouvernement conservateur est arrivé au pouvoir en 2010, il a réduit d’un milliard de livres sterling les budgets de la police métropolitaine et que les taux de criminalité ont augmenté en conséquence.
Le plan d’action du Parti travailliste dénonçait en janvier les conséquences désastreuses de ces coupes gouvernementales: «Sommes-nous vraiment surpris de constater que si nous réduisons le nombre de policiers de quartier et d’agents de soutien communautaire, si nous fermons les centres de jeunesse, si nous réduisons à l’impuissance les municipalités, si nous nous retirons des parcs publics, des lotissements et des rues principales, nous créons alors un terrain fertile pour la criminalité et les comportements antisociaux… et ce sont les gangs criminels qui comblent le vide?»
En 2018, une fuite de documents du Ministère de l’intérieur a révélé que le gouvernement conservateur lui-même estimait que les coupes dans le financement de la police «pourraient avoir encouragé» les délinquants violents et ont «probablement contribué» à une hausse des crimes violents graves.
Le modèle écossais
À l’inverse, «l’Écosse a réussi à réduire la criminalité violente en considérant la violence comme une épidémie et un problème de santé publique, note Erin Sanders-McDonagh, maître de conférences en criminologie à l’Université du Kent. Cela implique de s’attaquer à la pauvreté, aux inégalités en matière d’éducation, à la santé mentale et à l’isolement social, ainsi qu’à (la difficulté d’accès à) la formation et à l’emploi. Il s’agit là de questions essentielles qui exposent les jeunes à des activités criminelles.»

«Ces approches holistiques permettent de diagnostiquer les causes profondes de la violence, et les résultats en démontrent les avantages, relève l’experte. Le taux d’homicide en Écosse a diminué de moitié entre 2008 et 2018. À Glasgow, le nombre d’admissions à l’hôpital pour agression avec un objet tranchant a chuté de 62%.»
Misère britannique
«En Angleterre, 30% des enfants vivent sous le seuil de pauvreté, déplore Erin Sanders-McDonagh. En 2021, un rapport de la Chambre des lords affirmait que plus d’un million d’enfants vulnérables voyaient leurs chances de vie réduites en raison des coupes budgétaires imposées par l’austérité, depuis 2010, dans le financement de la petite enfance et l’aide à la jeunesse.»
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