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Musique classiqueUne quête haletante vers la lumière

David Greilsammer a enregistré son rêve de labyrinthe pour pouvoir en sortir. Le musicien nous entraîne dans son dédale pianistique.

David Greilsammer dans les corridors sans fin du CEVA à Champel.
David Greilsammer dans les corridors sans fin du CEVA à Champel.
Yannick Perrin

Un rêve qui vous hante pendant des années doit bien sortir une fois de soi et transformer notre vie. Celui que David Greilsammer a expérimenté dès l’adolescence prenait la forme d’une errance sans fin dans un labyrinthe mystérieux. Après des nuits innombrables passées à ouvrir des portes qui ne donnaient sur rien, le pianiste franco-israélien a petit à petit donné forme à ses visions nocturnes. Il affirme aujourd’hui que ce rêve récurrent a construit son identité d’homme et d’artiste. Il a surtout tenté de reconstruire en musique ce mystérieux labyrinthe et nous entraîne dans son parcours sinueux.

De Janáček à Scriabine en passant par Beethoven, Bach, Rebel, Marais, Ligeti, Crumb et Granados, David Greilsammer dessine une errance troublante, plus souvent suffocante qu’apaisante, et jouée toutes griffes dehors. Nous avons joint par téléphone le fondateur de la Geneva Camerata alors qu’il errait dans un aéroport fantomatique.

On pourrait croire que votre «Labyrinth» est sorti tout droit du confinement de 2020. Or, il n’en est rien.

En effet, beaucoup de gens pensent que c’est un vécu du Covid, mais je l’ai enregistré en janvier 2020, quelques semaines avant la pandémie et jamais je n’ai porté un projet aussi longtemps en moi. Avec le recul, je suis très content qu’il annonce inconsciemment quelque chose d’insolite qui nous est arrivé à tous.

À quoi ressemblait votre rêve labyrinthique dont vous dites qu’il a remis en question des certitudes et des croyances?

Ça se passait dans une architecture énorme, des couloirs sans fins. Et j’avais toujours la sensation de courir, de tomber, de repartir à la recherche de quelque chose que je ne trouvais pas, de ne pas savoir où j’étais. Il y avait cependant beaucoup de variations de nuit en nuit. La vision était parfois longue, parfois courte, mais toujours extrêmement puissante; ça se passait de nuit ou de jour, et je faisais parfois des rencontres avec des créatures, comme dans le centre du labyrinthe mythologique.

Comment vous a-t-il transformé?

Ce rêve a eu une telle influence dans ma vie personnelle, professionnelle, familiale que je ne peux plus l’ignorer. Il me disait de ne pas me contenter des réponses toutes faites. Je l’ai compris plus tard, mais en tant qu’artiste, il m’a poussé à remettre en question le parcours habituel du jeune pianiste que je m’apprêtais à suivre, au moment de préparer mes premiers concours, mes premiers concerts. J’ai donc pris des chemins différents, cherché des nouvelles manières de m’exprimer, avec des projets musicaux multidisciplinaires qui ne sont pas évidents. Ce que j’ai fait avec le Geneva Camerata vient en partie de là. Et à un moment donné, j’ai voulu retrouver les sonorités que j’entendais dans ce rêve.

Le programme du disque est structuré en sept chapitres avec chaque fois un triptyque formé de trois pièces de deux compositeurs différents. Comment ce montage s’est-il construit?

Le processus s’est échafaudé comme un roman lors d’un premier récital en 2017 dont je n’étais pas du tout satisfait. J’en ai gardé certains éléments, comme le début avec Janáček dont les deux pièces parlent de l’inconscient et du rêve, ou les études de Ligeti. D’autres pièces, comme les «Danses de travers» de Satie, que je joue depuis l’enfance, ou l’issue lumineuse de «Vers la flamme» de Scriabine ont trouvé leur place au dernier moment. Et j’ai passé deux commandes pour compléter le programme, l’une à Jonathan Keren pour transcrire au piano l’incroyable ouverture du ballet «Les éléments» de Rebel et deux compositions originales à Ofer Pelz qui s’est approprié mon rêve à sa manière.

Au cœur du labyrinthe, vous jouez Granados, un choix inattendu. Que représente ce lieu?

Après la course haletante du début, je voulais qu’il y ait une pause, une rencontre, un moment de contact avec l’autre. Très à l’aise dans le baroque et le contemporain, j’ai une relation compliquée au romantisme. «El amor y la muerte» de Granados réalise ce passage initiatique, qui me met à nu. À partir de là, l’errance reprend, mais un compte à rebours s’est enclenché: je prends mes responsabilités, je devine cette flamme vers où je veux aller, qui est la promesse d’une lumière.

Naïve

«Labyrinth», David Greilsammer, piano, Naïve