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Exotisme vaudois (31/41)Une vieille dame à vapeur sillonne la Vallée au rythme de la passion

La Compagnie du Train à vapeur de la Vallée de Joux emmène les voyageurs au siècle dernier le temps d’un après-midi.

Le convoi très prisé des touristes, ici au Séchey, relie Le Pont au Brassus neuf fois par an.
Le convoi très prisé des touristes, ici au Séchey, relie Le Pont au Brassus neuf fois par an.
CHRISTIAN BRUN

Dimanche matin, à quelques dizaines de mètres de la gare du Pont. Plusieurs paires de mains noircies par la suie s’activent autour d’une vieille locomotive à vapeur Tigerli de 1909. Les voyageurs n’embarqueront dans les wagons d’époque tirés par la vieille dame de fer que dans quelques heures. Mais la chauffe, qui produit la vapeur nécessaire au fonctionnement de la vénérable machine, prend du temps. Beaucoup de temps. «On commence au petit bois», explique Bernard Piguet, dit le Doude, président de la Compagnie du Train à vapeur de la Vallée de Joux, en pointant du doigt le foyer qui ressemble pour l’instant à un gentil feu de cheminée. «Après trois heures de chauffe, on passe au charbon, reprend-il. On pourrait aller plus vite, mais le métal risquerait de ne pas trop aimer.»

Le solide Combier au franc parlé typique du pays, accompagné d’une vingtaine de bénévoles tout comme lui, s’apprête à emmener plus d’une centaine de voyageurs jusqu’au Brassus, à 14 kilomètres de là. Certains feront même l’aller et retour pour s’immerger encore un peu plus dans l’histoire ferroviaire locale. Il reste cependant passablement de boulot avant de parader devant les nombreuses entreprises horlogères du coin. L’heure n’est pas encore aux grandes explications, mais à la sueur.

Bernard Piguet, dit le Doude, s’assure que la chauffe se fasse lentement pour «éviter des gros dégâts».
Bernard Piguet, dit le Doude, s’assure que la chauffe se fasse lentement pour «éviter des gros dégâts».
CHRISTIAN BRUN

Après une matinée à s’activer sous un soleil de plomb, les mécaniciens cassent la croûte. Il est midi. Touristes et curieux ont rendez-vous dans une heure et demie au bord des rails. Autour d’une généreuse assiette de spätzli accompagnée d’une saucisse à rôtir, les passionnés encore vêtus de leur blouse de travail grise s’émerveillent en racontant le parcours qui les attend. Qu’importe s’ils l’ont déjà fait une centaine de fois, la magie reste intacte.

Le train fera chanter son sifflet non loin des trois lacs de la haute vallée jurassienne. Le lac de Joux et son bleu roi, évidemment, mais aussi le lac Brenet puis le modeste lac Ter, qui n’en est pas le moins typique, avec la grande chaîne du Risoux en décor de fond. Les wagons danseront à une allure ralentie – que les voyageurs d’aujourd’hui ne connaissent pas – entre marais, forêts et petites gares, le plus souvent d’origine. Rien de mieux que les crissements de la machine dans les courbes pour faire un véritable bond en arrière dans le temps, promettent-ils.

Pas de clim mais de l’air

À l’heure dite – ponctualité suisse oblige! –, le convoi quitte son entrepôt et s’arrête en gare du Pont. Pour accueillir les passagers, tous les bénévoles ont enfilé un uniforme inspiré de ceux fièrement portés le siècle dernier. Seuls les masques chirurgicaux obligatoires sortent un court instant les voyageurs de l’illusion. Le Covid-19 est toujours là et la compagnie doit le rappeler aux étourdis. «Est-ce qu’il y a la climatisation?» demande une estivante assise devant une des grandes ouvertures panoramiques de la voiture-bar, un brin crédule. Katia Fleutry, caissière de l’association, qui s’assure que tout le monde possède un ticket en carton, répond en rigolant: «Il y en aura dès que le train se mettra en marche!»

Un coup de sifflet et l’aventure commence enfin. Avant d’arriver au Brassus, le train s’arrêtera quelques instants au Séchey, au Lieu, aux Esserts-de-Rive, au Rocheray puis au Sentier. «On fait une pause devant presque tous les pissoirs de la Vallée!» ironise Bernard Piguet, sa casquette de la compagnie vissée sur la tête. Dans les voitures derrière lui, des aînés et des enfants saluent de la main les promeneurs qui admirent le convoi plus que centenaire. Les locaux qui ont embarqué ont même le temps d’échanger une phrase avec les personnes qu’ils reconnaissent dans les jardins longeant la voie ferrée, avant de lentement disparaître à l’horizon.

«On fait une pause devant presque tous les pissoirs de la de la Vallée!»

Bernard Piguet, président de la Compagnie du train à vapeur de la vallée de Joux

Soudain, Simon Gilliard entre en piste. Mécanicien CFF à la ville, il joue le contrôleur lors des neuf sorties annuelles du train à vapeur. «Ceux qui n’ont pas de billet vont passer par la fenêtre», prévient-il, hilare, en pénétrant dans le dernier des trois wagons. Avant d’avoir pu contrôler tous les passagers, il est assailli par les demandes de selfies. Sa sacoche ancienne, son gilet et son poinçon font leur petit effet. «On essaie de transmettre notre passion, dit-il en souriant. On est là pour répondre à toutes les questions, mais aussi pour mettre de l’ambiance.»

Simon Gilliard, mécanicien CFF, joue le contrôleur lors des journées vapeur combières.
Simon Gilliard, mécanicien CFF, joue le contrôleur lors des journées vapeur combières.
CHRISTIAN BRUN

«Prochain arrêt Le Brassus, tout le monde descend.» Le voyage semble n’avoir duré que le temps d’un battement de cils. Alors que Bernard Piguet et ses mécaniciens remplissent la citerne de la locomotive qui consomme 6000 litres d’eau et 600 kilos de charbon pour faire l’aller et retour, certains passagers profitent de l’heure vingt de pause forcée pour aller faire une balade dans la nature environnante. D’autres restent à proximité du convoi et font connaissance.

Katia Fleutry, elle, respire. Elle redoutait le risque d’incendie après plusieurs jours consécutifs de sécheresse. «Des étincelles sortent de la cheminée et peuvent bouter le feu aux talus, confie-t-elle. On doit y faire particulièrement attention.» C’est aussi cela, revenir au XXe siècle. À l’heure des comptes et des prévisions, la caissière exulte. La prochaine rame du 22 août affiche complet. Des places sont toutefois disponibles pour le train fondue du 12 septembre et pour la journée vapeur du 27. Avis aux amateurs.