Passer au contenu principal

Remake de série d’époque«Utopia», c’était déjà bien vu

Mouture américaine d’un chef-d’œuvre anglais, «Utopia» intoxique quand même. La faute au Covid-19, plus qu’à sa puissance esthétique. Diagnostic.

En 2013, «Utopia» saccageait les illusions avec une telle férocité que ce feuilleton du Britannique Dennis Kelly était plié et annulé après douze épisodes. Du rire jaune fluo de la première saison au vert de rage de la seconde saison, le gang d’idéalistes qui cherchaient à sauver l’humanité de la destruction était anéanti. Les spectateurs de Channel Four avaient eu leur peau, comme l’organisation secrète qui conspirait à rendre la population stérile, trop grouillante à leur goût.

John Cusack dans le remake d’«Utopia» signé par l’Américaine Gillian Flynn.
John Cusack dans le remake d’«Utopia» signé par l’Américaine Gillian Flynn.
Amazon Prime Video/DR

Pour la pure anecdote, la chaîne Canal+ Séries qui diffusa ce brûlot avoua après coup avoir donné une version censurée de sept minutes, tant l’œuvre véhiculait une brutalité idéologique insupportable. Et quelques scènes de lourde violence gratuite, il est vrai. Amputée, énuclée… «Utopia» portait pourtant encore assez de sensations fortes pour époustoufler. Son esthétique déjà, inattendue en matière de séries télévisées, flanque des sueurs froides par sa beauté incongrue. Son traitement narratif ensuite, libre et dégagé des ficelles de la discipline, épate par sa cruauté délibérée.

Les plans larges de la première mouture d’«Utopia» mettent en état de flottement la logique du spectateur, avant de le réveiller par des giclées de violence.
Les plans larges de la première mouture d’«Utopia» mettent en état de flottement la logique du spectateur, avant de le réveiller par des giclées de violence.
DR

Pourtant, d’irruption d’animaux en peluche à la David Lynch en plans larges à la Edward Hopper, ce thriller gorgé de paranoïa et de réalisme flotte souvent entre deux mondes, comme une aquarelle teintée d’humour absurde et de poésie désespérée. Impossible de rêvasser, néanmoins, quand les scènes de torture viennent claquer à la figure du spectateur. Même si de «vieux adolescents» du genre geek attardé et perdu pour la civilisation matérialiste croient encore en un manuscrit, une BD qui pourrait contrecarrer la dystopie en cours.

Mais où est Jessica Rabbit? Un leitmotiv partagé par les deux versions de la série «Utopia».
Mais où est Jessica Rabbit? Un leitmotiv partagé par les deux versions de la série «Utopia».
DR

La mouture américaine n’exerce pas la même subversion mais, en ces temps de Covid-19, intoxique quand même. Aux commandes, l’Américaine Gillian Flynn, ancienne chroniqueuse de séries télévisées passée avec brio à la littérature policière avec l’excellent «Gone Girl», puis au cinéma en tant que scénariste de «Widows», de Steve McQueen, ne vise pas tant l’édulcoration de fond qu’un relooking. La planète surpeuplée, désinformée par ses gouvernants, cannibalisée par l’industrie chimique va toujours à vau-l’eau. Un lapin fou mène le bal dans l’ombre de puissantes organisations. Jessica Hyde, jumelle maudite de l’Alice de Lewis Carroll, cherche encore son Dr Jekyll. Une version soft mais intoxicante.

«Utopia» (2013), coffret import 1-2, distr. Channel Four, 4 DVD. «Utopia» (2020), Amazon Prime Video.