Peur bleue sur la Suisse

Histoire d'ici - 1832L’épidémie de choléra qui dévaste les pays voisins est dans tous les esprits.

Premières victimes du choléra lors d’un bal masqué à Paris en 1831. Gravure sur bois d’après un dessin d’Alfred Rethel de 1847.

Premières victimes du choléra lors d’un bal masqué à Paris en 1831. Gravure sur bois d’après un dessin d’Alfred Rethel de 1847. Image: AKG-IMAGES/ERICH LESSING

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Elle a pris les Européens par surprise. L’épidémie de choléra qui s’est répandue sur la planète entière au début des années 1830 était une première. Jusque-là, la maladie était restée confinée dans sa patrie d’origine, loin là-bas dans le delta du Gange, où des voyageurs occidentaux avaient pu observer ses ravages au XVIe siècle déjà. La première pandémie de 1817-1825 s’était bien répandue jusqu’en Egypte et en Russie, mais pour s’éteindre ensuite.

Venue elle aussi des Indes, propagée sans doute, bien malgré eux, par les soldats anglais qui avaient parcouru le sous-continent tout entier, la deuxième vague frappe Moscou dès 1830, l’Allemagne l’année suivante, le Royaume-Uni et la France en mars 1832, le Canada et les Etats-Unis la même année.

En 1832, en France, plus de cent mille malades succombent. En quelques jours voire en quelques heures, ils sont vidés de leur liquide par des diarrhées incoercibles et des vomissements. Leur corps déshydraté prend une teinte bleue: c’est l’origine de l’expression «peur bleue», qui s’empare de la population. Face à ce fléau inconnu, on s’enfuit si on le peut, on évite de sortir de chez soi… et on prie.

Médecine impuissante

Les médecins sont démunis, quand ils ne préconisent pas des traitements aggravants, voire catastrophiques, comme la saignée. Faute de connaissance sur la maladie, les meilleurs en sont réduits à des mesures de bon sens, à l’instar du chirurgien lausannois Matthias Mayor, qui a publié en 1831 ses «Conseils aux Vaudois à l’occasion de l’approche du choléra pestilentiel». «Déshabituez-vous, pendant qu’il est temps encore, de boire de la mauvaise bierre (sic), des vins acides», écrit-il, songeant qu’il vaut mieux éviter les aliments agressifs pour l’intestin.

Il poursuit: «Ne manquez pas d’avoir, pour cet hiver, des gilets chauds, en laine, ou du moins une large ceinture que vous porterez sur la peau. (…) Le travail est aussi un excellent préservatif. Voyez les médecins, ils n’ont pas le temps d’être malades, et ils bravent courageusement le venin qui tue les oisifs et les poltrons.» Bien sûr, avec les connaissances actuelles, de tels conseils paraissent dérisoires: «Il faut éviter d’ironiser sur ces médecins, fait justement remarquer Joëlle Droux, collaboratrice scientifique à l’Université de Genève. Ils connaissaient une terrible détresse au chevet de malades qu’ils étaient incapables de traiter.»

«On ignore encore complètement, écrit Mayor, si ce mal est contagieux ou non; c’est-à-dire, s’il se communique par l’attouchement ou par l’air. Il est probable que ce soit par ces deux moyens.»

En l’absence de toute notion de ce qu’est un microbe (le mot lui-même ne sera introduit qu’en 1878), impossible de prendre les mesures d’hygiène et de désinfection qui s’imposent. Il faudra attendre la troisième pandémie de choléra (1852-1860) et les travaux de l’Italien Filippo Pacini pour que le bacille à l’origine de l’intoxication soit identifié. Et des années encore pour que le monde médical, enfin secoué par les recherches de Louis Pasteur et de Joseph Lister, accepte de remettre en question ses dogmes: non, la contagion ne se fait pas par des «miasmes» émis dans les airs par les malades.

La bactérie Vibrio cholerae est transmise de personne en personne par contact direct, ou via l’eau ou des aliments souillés par des excréments contaminés. Ce que démontrent déjà en 1832, bien malgré eux, les habitants de certaines rues parisiennes: d’un côté, où l’eau de boisson provient de la Seine, on meurt par charrettes. Mais de l’autre côté, où l’on s’approvisionne dans un canal propre, on est beaucoup moins atteint…

Vaud et Genève épargnés

Alors que l’épidémie touche le Valais et Fribourg, les Vaudois, comme les Genevois, sont épargnés. Sans que l’on explique très bien pourquoi. «On peut tout au plus risquer quelques hypothèses tirées par les cheveux, reconnaît Joëlle Roux. A Genève à cause de l’horlogerie, dans le canton de Vaud en raison de l’importante production de fromage, on vivait déjà dans un environnement assez aseptisé. Peut-être que cette vigilance, soulignée par les voyageurs de l’époque, a permis d’éviter la contagion.»

Ce qui autorise le Dr Jean-Marc Morax, chef du service sanitaire vaudois, à constater en 1899 dans sa «Statistique médicale»: «Deux ou trois fois seulement des étrangers sont arrivés malades, mais n’ont créé aucun foyer. Le choléra n’a été jusqu’ici qu’un bon génie pour l’hygiène, car, à chacune de ses apparitions dans les pays qui nous entourent, il a provoqué de grands travaux d’assainissement dans nos villes et dans nos villages.»

Heureux pays, vraiment.

(Article publié pour la 1e fois en 2012.)

Créé: 16.03.2020, 11h02

Le choléra

Cause
Le Vibrio cholerae ou bacille virgule, bactérie découverte par Filippo Pacini en 1854 puis par Robert Koch en 1884.

Origine
Deltas du Gange et du Brahmapoutre, Bangladesh et Bengale.

Transmission
Par la bouche, en buvant de l’eau ou en mangeant des aliments souillés par les selles de personnes infectées, plus rarement par contact direct avec une personne malade.

Effet
Infection intestinale aiguë.

Symptômes
Diarrhée intense et vomissements entraînant déshydratation, insuffisance rénale et état de choc.

Mortalité
Plus de 50%, en quelques heures ou quelques jours.

Traitement
Réhydratation par perfusion, antibiotiques.

Prévention
Mesures d’hygiène, décontamination de l’eau, système d’évacuation des eaux usées.

Vaccin
Oui.

Dernière flambée d’épidémie
Au Yémen, en 2017. (Image: Le choléra)

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.