1930: L’affaire de la tour Bel-Air

Les 250 ans de 24 heuresLe Tout-Lausanne s’écharpe autour du projet de «gratte-ciel» Bel-Air Métropole. Edifiant.

Vue de la tour Bel-Air en construction depuis la rue Haldimand, vers 1930. Photographie anonyme.

Vue de la tour Bel-Air en construction depuis la rue Haldimand, vers 1930. Photographie anonyme. Image: ACM - EPFL FONDS ZWAHLEN MAYR

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«Allons-nous vraiment laisser sans protestation s’accomplir cette offense à la raison et au bon goût que serait la construction de la tour du Bel-Air Métropole?» Le 4 novembre 1930, le ton est donné par le rédacteur en chef de la Gazette de Lausanne, Georges Rigassi. Son journal, proche des libéraux, sera l’un des principaux relais de la fronde qui s’organise contre le premier «gratte-ciel» de Suisse, qui doit dresser ses 52 mètres au-dessus des Terreaux (66 mètres depuis le Flon) dans le ciel lausannois. «L’affaire de la tour Bel-Air Métropole» va occuper deux ans durant la vie de la capitale vaudoise. Le débat en rappelle d’autres, toujours en cours…

L’entrepreneur Albert Cottier confie à l’architecte Eugène Jost la réalisation d’un grand ensemble à la place Bel-Air. Il obtient le permis de construire pour une réalisation très classique. Mais ses finances se dégradent et l’obligent à trouver un repreneur. Il vend son projet aux Scotoni, famille d’entrepreneurs zurichois d’origine tyrolienne (qui développera aussi une société de films en Allemagne nazie).

Contrat «à l’américaine»
Eugen Scotoni Junior, un des fils du patriarche, est chargé de mener à bien le projet lausannois. Il débarque Jost et installe Alphonse Laverrière, dans un contrat «à l’américaine», où l’architecte dessine les plans mais n’a rien à dire sur leur exécution. En fait, Laverrière, très introduit à Lausanne, sert de carte de visite. Est-ce même lui qui a eu l’idée de la tour? Ses allusions à cette adjonction tardive sont neutres.

Le dessin de l’ensemble subit des évolutions, mais sa nature demeure: des logements dernier cri, avec grandes salles de bains et douches, cuisines lumineuses équipées de réfrigérateurs intégrés; un restaurant, des commerces; et une salle de cinéma de 1600 places, soit 200 de moins que la plus grande de Suisse, construite par Scotoni à Zurich. Le style de l’ensemble mélange techniques modernes – une armature métallique plus du béton – et néoclassicisme monumental.

La tour divise. La salve de la Gazette accompagne celle de la Société d’art public, section vaudoise du Heimatschutz, qui s’inquiète: «Sur un sol dont une nature fantasque a fait son jeu, un sol qui se dérobe à chaque instant aux perspectives, au déploiement des masses, qui aggrave le désordre résultant de la diversité des constructions, il faudrait éviter, à tout prix, d’ajouter quoi que ce soit d’artificiel aux excentricités naturelles du lieu.»

Relents xénophobes
Esthétiques, légaux, symboliques, religieux, moraux, les arguments des opposants couvrent un large spectre. Ils reflètent le refus de voir Lausanne assumer un statut de ville. La xénophobie s’avère omniprésente, de la condescendance de la Gazette envers le promoteur alémanique dont on salue ironiquement le français «excellent», jusqu’aux propos de Charles Ferdinand Ramuz. Dans sa revue Aujourd’hui, il publie, le 18 décembre 1930, Sur une ville qui a mal tourné. Il y voue aux gémonies toute une série de bâtiments (comme le Palais de Rumine) mais concentre son tir sur le projet de tour, et ajoute: «… On a bien bâti aussi longtemps qu’on ne s’est pas posé la question de savoir comment bâtir, parce qu’on le savait d’avance. Or, à un moment donné et à cause des apports venus de l’étranger (entrepreneurs, main-d’œuvre, exemples), voici la question qui se pose. On ne bâtit plus comme on a toujours bâti.»

Les partisans, eux, inaugurent la communication moderne, engageant un photographe de renom et multipliant les plaquettes de présentation.

Combat politique
Au Conseil communal du 2 juin 1931, devant des gradins du public bondés, et face aux socialistes emmenés par Maurice Jeanneret-Minkine, qui défend bec et ongles la tour, le front des opposants s’écroule. Deux tiers des radicaux et près de la moitié des libéraux votent pour le projet, qui passe à 62 voix contre 25. La gauche est à la veille de sa première prise de pouvoir à Lausanne. Elle soutient la tour, même si celle-ci, avance-t-elle, est «l’emblème du capitalisme moderne»!

Plus tard, le Conseil d’Etat invalidera le recours des opposants, et la tour Bel-Air Métropole viendra coiffer un ensemble dont une bonne partie est déjà construite. Miné par la crise qui frappe dès 1932, Scotoni devra vendre en 1938 sa réalisation à l’assurance La Genevoise pour 7,1 millions de francs, alors qu’elle est estimée à plus de 10 millions. Ultime clin d’œil de l’Histoire: en 1995, le Heimatschutz remet son prix annuel à l’Association Musique Métropole pour son travail dans la réhabilitation et la sauvegarde de la salle de spectacle du même nom…

Sources: La tour Bel-Air, Bruno Corthésy, Antipodes; Lausanne vue par Ed. Jaloux, C. F. Ramuz & al., L’Age d’Homme (24 heures)

Créé: 30.08.2012, 21h20

Dossiers

Cette affiche Art déco date de 1931.

Cette année-là...

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Juin: Inauguration d’une ligne d’hydravion entre Lausanne et Evian-les-Bains. Elle est stoppée, en août, après un accident tragique qui fait trois morts et deux blessés.

30 juillet: La première Coupe du monde de football est remportée par l’Uruguay.

15 mai: Boeing Air Transport (BAT), future United Airlines, crée le premier service d’hôtesses de l’air. Elles doivent avoir une formation d’infirmière.

Sport: Premiers Championnats du monde de bob à Caux.

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