1933: Du vin naît la Ligue vaudoise

Les 250 ans de 24heuresLa fronde vigneronne sert de tremplin au mouvement cantonaliste et traditionaliste

Marcel Regamey, avocat, attise le feu dans son étude. Il disait que c’était la seule chose pratique qu’il savait faire.

Marcel Regamey, avocat, attise le feu dans son étude. Il disait que c’était la seule chose pratique qu’il savait faire. Image: CAHIERS DE LA RENAISSANCE VAUDOISE

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Le 17 octobre 1933, le canton se couvre de placards verts surmontés d’un titre accrocheur, «Au peuple vaudois».

Deux mille affiches et 22 000 tracts ont été imprimés. Cette imposante machine de propagande appelle à la révolte contre la Berne fédérale, qui, pour renflouer ses caisses en pleine déconfiture, prévoit de taxer le vin indigène. Dans les vignobles, la colère gronde depuis l’été. Le 27 août, quatre grandes «Landsgemeinden» ont réuni les vignerons scandalisés à Aigle, à Cully, à Vevey et à Rolle. Ainsi donc, alors qu’Adolf Hitler vient de prendre le pouvoir en Allemagne, les Vaudois se préoccupent du destin de leurs vins menacés par la «cupidité» de la Confédération. En réalité, cette affaire sert de tremplin à un mouvement d’extrême droite jusque-là confiné à un petit groupe d’intellectuels et de juristes.

Les affiches et les tracts sont l’œuvre de la Ligue vaudoise, un mouvement nouveau-né qui, pour ses créateurs, ne devait vivre que le temps de ce combat viticole. Près de 80 ans plus tard, la Ligue est toujours active, avec son organe de presse créé en 1931, La Nation.

Contre la démocratie
En 1933, combien de Vaudois se souvenaient de l’Association internationale monarchiste, fondée en 1919 par un groupe de collégiens emmené par Marcel Regamey, un Palinzard né à Lausanne en 1905? Ils étaient sans doute plus nombreux à connaître Ordre et Tradition, un mouvement formé en 1926 par le même Marcel Regamey, avec Alphonse Morel et Victor de Gautard.

La Ligue vaudoise, c’est encore Marcel Regamey, devenu avocat, et ses amis. Le vin ne représente pas leur préoccupation principale. L’objectif du combat d’octobre 1933 est bien de gripper les rouages des institutions.

Ordre et Tradition a déjà eu l’occasion de proclamer publiquement ses convictions. Il s’est défini dans un texte de 1929: Nous réactionnaires. L’adversaire, c’est la démocratie libérale, le régime des partis qui divise les citoyens et jette les ouvriers contre les patrons.

Face à ce chaos moderne, le groupe de juristes antidémocrates érige en modèle l’éternité des dynasties aristocratiques et l’harmonie des corporations de l’Ancien Régime, éléments d’un ordre naturel voulu par Dieu. Le mouvement a aussi affiché son antisémitisme. Défie-toi du Juif, écrivait Marcel Regamey dans La Nation en septembre 1932: «Un Juif, bourgeois de Donatyre, peut avoir l’accent vaudois et porter l’uniforme de dragon ou d’artilleur, il demeure, sous cette honnête apparence, un Juif cent pour cent.»

En 1933, la vague fasciste gagne la Suisse, qui vit son «Printemps des fronts». Ordre et Tradition tente de s’intégrer dans cet élan de «rénovation nationale» avant de se distancer de ces frontistes trop populistes, trop germaniques et trop centralisateurs. Pour les traditionalistes vaudois, le salut doit venir des corporations et des institutions locales. L’affaire de l’impôt sur le vin tombe à pic.

La désobéissance civile gagne les parchets en terrasses de Lavaux. Encadrés en 1936 par un virulent comité créé à Chexbres, des vignerons refusent de remplir leur déclaration d’impôt. Forts de ce mouvement populaire, les élus vaudois obtiennent de Berne un abandon de l’impôt sur le vin.

La victoire a en partie échappé à la nouvelle Ligue vaudoise, qui en a pourtant fait son acte fondateur: une corporation locale a fait plier les politiciens. Ce schéma guidera les campagnes des ultrafédéralistes vaudois en faveur de la démocratie directe et contre toute centralisation, qu’elle se présente sous la forme de l’ONU ou de l’Espace économique européen. Fonctionnant en réseau – jusqu’à un millier de membres – placé au-dessus des partis, la Ligue vaudoise a établi une influence durable. Elle a aussi contribué à la création, en 1940, d’une fédération corporatiste dont est issu l’actuel Centre patronal. Cet organisme défend l’autonomie des professions contre l’Etat social.

Source: Le refus de la modernité; la Ligue vaudoise: une extrême droite et la Suisse (1919-1945), Roland Butikofer, Payot 1996


Marcel Regamey suscite encore le débat

Décédé en 1982 à près de 77 ans, le fondateur de La Nation et de la Ligue vaudoise continue à soulever les passions. Les critiques sont parfois acerbes. Parce que 24 heures a fait figurer Marcel Regamey parmi les 250 nominés de l’opération «Désignez le plus grand des Vaudois» de son 250e anniversaire, le journal a été accusé en mai dernier de «révisionnisme à la vaudoise» par la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra).

Impossible d’oublier le Défie-toi du Juif de 1932, la fascination pour Pétain et la volonté de «rénovation patriotique» affichées en 1940. A l’inverse, l’admiration reste passionnée. Bertil Galland, journaliste et écrivain qui dirigea, de 1960 à 1972, les Cahiers de la renaissance vaudoise issus d’Ordre et Tradition, voit en Marcel Regamey un «père de substitution».

L’enfant Regamey, fils d’un boucher à l’allure de colosse, est décrit par le biographe William Hentsch comme «craintif, tourmenté et isolé». Comment le jeune homme, refusé à l’armée parce que trop maigre, est-il devenu un chef charismatique?

Par la force de son intellect et par son autorité, expliquent ses amis. Une autorité que l’historien Roland Butikofer a comparée, lors d’une interview, à celle d’un gourou de secte. Marcel Regamey a aussi étendu son influence chez les protestants par son engagement dans la fusion, en 1966, de l’Eglise nationale et de l’Eglise libre. Cela lui a valu, encore une fois, fortes amitiés et tenaces inimitiés. (24 heures)

Créé: 04.09.2012, 22h08

Dossiers

1933: la Landsgemeinde des vignerons à Cully en réunit 2000. (Image: GAZETTE DE LAUSANNE)

Cette année-là...

Littérature  Raymond Queneau publie son premier roman sous le titre de Chiendent .
Allemagne Hitler est nommé chancelier. Le 27 février, le Reichstag est embrasé. Un camp de concentration destiné aux opposants au régime est créé le 20 mars.
Cinéma King Kong sort sur les écrans, le 2 mars. Le film remporte un succès planétaire.
Lausanne Construction des bains de Bellerive-Plage.
10 octobre La Société des Nations fonde à Genève le Bureau du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR).

Un jeu qui vaut des millions

 Ingénieur de formation mais malmené par la crise économique, Charles Darrow invente cette année-là, le Monopoly. Il lui faudra patienter jusqu’en 1935 pour que son jeu soit édité par Parker Brothers. Il est le premier créateur de jeu à devenir millionnaire. (Image: AP)

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