1940: Un vrai caf’conc’ antinazi

Les 250 ans de 24 heuresDe retour de Paris, Jean Villard-Gilles ouvre à Lausanne un impertinent Coup de Soleil.

C’est à Bellerive-Plage que Gilles rencontre Edith Burger au toucher pianistique raffiné accompagnant une voix d’or. Le duo fera les beaux jours du Coup de Soleil.

C’est à Bellerive-Plage que Gilles rencontre Edith Burger au toucher pianistique raffiné accompagnant une voix d’or. Le duo fera les beaux jours du Coup de Soleil. Image: ÉMILE GOS / MUSÉE DE L’ÉLYSÉE

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En juillet de cette année-là, notre nation se trouve dans l’œil du cyclone, soit une zone de calme au centre d’un tourbillon. La guerre rugit aux frontières, l’ennemi menace. L’ennemi est Allemand, même si des banquiers suisses troquent déjà son or maudit contre de l’aluminium, des locomotives, des armes. Et même si des activistes d’extrême droite affichent un antisémitisme braillard, en prédisant sottement le triomphe du IIIe Reich. La majorité des Helvètes se méfie de ces «Teutons, teutonnants et capables de teutonneries rimant avec c…»*. Un espion SS déclare: «Il n’y a que 5% de Suisses qui sont avec nous. 90% nous détestent et sont pour les Alliés.» Un éditorialiste du New York Times impute, lui, le déclin de l’hitlérisme au pays de Heidi à deux causes principales: «A un renouveau de son patriotisme comme conséquence des erreurs psychologiques de la propagande de l’Allemagne nazie. De plus, il se rend compte que le mouvement nazi peut à tout moment menacer son indépendance.» Mobilisé, il chante sous nos drapeaux C’est dans ce contexte d’inquiétudes mitigées de l’été 1940 que Jean Villard-Gilles a retrouvé sa terre natale. Après l’avoir quittée pour faire florès sur les plus beaux tréteaux de France, le comédien et chansonnier vaudois s’est rapatrié, il y a un an, pour être mobilisé et chanter sous nos drapeaux. Une fois par semaine, il compose une chanson pour Radio-Lausanne. S’il y récupère avec bonhomie son accent atavique qui s’était un chouia dégraissé, le voici consterné d’apprendre que Paris est occupé depuis le 15 juin.

Un jour de beau temps, il est attablé à Bellerive-Plage, au bord du Léman, égrenant des idées noires quand son oreille absolue perçoit un toucher pianistique raffiné accompagnant une voix d’or. C’est ainsi qu’il rencontre Edith Burger, la troisième femme de sa vie; une pianiste aux belles envolées et dont le timbre clair, dira Gilles, «accroche avec une pointe d’accent canaille. Juste ce qu’il faut.» Pour cette Jurassienne rousse aux yeux noirs qui a hérité de sa mère un tempérament provençal, ressent-il à 45 ans un «coup de foudre», comme dans les romances à l’eau de rose qu’il aime brocarder? Non: il y a eu tant de lumière sur Ouchy ce jour-là qu’il opte pour l’expression «coup de soleil». Il en est si fier qu’il en fait la raison sociale d’un nouveau cabaret lausannois, inauguré le 16 octobre 1940 à Lausanne, au sous-sol d’un bâtiment sis 3, rue de la Paix.

Saynètes chantées caricaturant l’esprit troupier
Avec Edith, il y programme des numéros de duettistes – à l’instar de ceux qui avaient fait sa gloire dans l’Hexagone lors de tournées avec son partenaire Julien (alias Armand Maistre) de 1932 à 1939. Dans un décor enfumé évoquant les caf’conc’à goualantes du cher Paris d’antan, le Coup de Soleil accueillera jusqu’à la fin de la guerre un public acquis aux idées de liberté, d’espoir, de paix, sensible surtout à l’humour féroce du couple Edith-Gilles. Leur répertoire se décline en saynètes chantées, où l’on charrie l’esprit troupier, caricature Vaudois et Alémaniques (Le Männerchor de Steffisburg). On y nargue sans ambages l’Allemagne hitlérienne, «prétendument millénaire»:

«Un jour ces tyrans révolus
Voltigeront de leur tanière
Dans un ouragan de colères,
Un cyclone de coups de pied au cul,
Dans la marmite de Belzébuth.
»

Dans la salle, quelques exilés français, dont un fameux Marcel Pagnol – il pleure aux hommages entonnés par le duo à sa patrie qu’il croit perdue. Et une certaine Edith Piaf: elle y entend pour la première fois la chanson des Trois cloches, qu’un jour elle chantera elle-même pour un triomphe mondial. Et qu’interprétera aussi Ray Charles. Mais l’esprit frondeur qui crépite dans ce caveau lausannois n’échappe pas aux nazis. Leur ambassadeur à Berne s’en plaint en désignant Jean Villard-Gilles comme l’«ennemi numéro un de l’Allemagne en Suisse». Quel beau titre, quel insigne glorieux pour le futur patriarche de tous les chanteurs romands! La France y adjoindra en 1946 une Légion d’honneur «pour rôle actif de résistant par la chanson».

(*) Expression recueillie au Locle par l’opticien neuchâtelois Henri Jeanmaire (1914-1992), avant son exil à Londres où il créa des dispositifs de visée pour la RAF. (24 heures)

Créé: 13.09.2012, 22h06

Dossiers

Jean Villard-Gilles croqué par Géa Augsbourg en 1978.

Un Vaudois universel

Une fois Paris libéré, Jean Villard-Gilles se précipite à Montmartre pour y présenter triomphalement Edith Burger au Théâtre de l’Atelier. Or elle meurt en 1948. Désemparé, il ne retourne pas en Suisse. En mai 1949, il rachète la salle de la Tête de l’Art, proche de l’Opéra. Il la rebaptise Chez Gilles. Les Parisiens les plus caustiques y affluent. Ce Suisse, dont ils savent le passé brillant de comédien dans la troupe de Jacques Copeau vingt ans plus tôt, et qui avait reçu en 1933 le Grand prix du disque pour sa chanson Dollar, redevient un des leurs. Un homme de flair, qui recrute des artistes plus importants que lui, et dont la notoriété grandissante ne le navre pas: les Frères Jacques, Edith Piaf. Voire un Jacques Brel qui, en 1962, lui dédicace son Plat Pays en hommage à La Venoge, le poème le plus vibrant que Gilles aura dédié à son limon natal, le plus caustique aussi. Né à Montreux le 2 juin 1895, dans une famille d’architectes et d’ingénieurs, notre Gilles, universellement Vaudois, meurt à Saint-Saphorin, en Lavaux, le 25 mars 1982, à l’orée de sa nonantaine.

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