1950: Vendre la mode en dessins

Les 250 ans de 24 heuresJacqueline Jonas vante, du bout de son crayon, la beauté des vêtements de l’époque

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De jolies demoiselles savamment dessinées sourient sur une pleine page de publicités parues dans la Feuille d’Avis de Lausanne. Nous sommes dans les années 1950, époque où le New Look, inventé par Christian Dior, cartonne.

«Jusque-là, la mode était très carrée. Les jupes étaient droites, les tailleurs assez masculins. Puis Christian Dior a proposé des jupes amples, qui s’arrêtaient à 30 centimètres du sol, et des tailleurs cintrés. C’était très féminin», se souvient Jacqueline Jonas.

Cette femme, âgée aujourd’hui de 89 ans, illustre pendant plusieurs décennies les catalogues ou les brochures vantant la beauté de tel ou tel vêtement. Ses publicités paraissent régulièrement dans la Feuille. «Mon métier n’existe plus vraiment aujourd’hui, mais je peux me vanter d’avoir exercé une profession para-artistique ou artistico-commerciale.»

Car, de 1943 à la fin des années 1960, Jacqueline Jonas dessine la mode. Elle se souvient: «La marchandise arrivait chez moi et je faisais une première mise en page sur papier que je soumettais à mon employeur. Une fois qu’elle était acceptée, je faisais venir, si nécessaire, des mannequins afin de réaliser le dessin final.» Un dessin joyeux et vivant, mettant en valeur le produit. «Je parvenais à rendre jolie une chemise de nuit à 15 francs, de sorte qu’elle paraissait en valoir 40», précise Line, son nom d’artiste.

De dactylo à dessinatrice
Un grand nombre de magasins suisses font appel à son talent. Tout d’abord, la maison lausannoise Bonnard, puis Rheinbrücke (aujourd’hui Manor), Aux Nouveautés (Bon Génie), sans oublier le travail effectué pour plusieurs petites boutiques. Jacqueline Jonas aurait pourtant dû être secrétaire. «J’ai fini mon certificat d’études en 1939, alors que Hitler était à nos portes. Je viens d’une famille juive, et mon père voulait que j’apprenne un métier qui soit facile à exercer n’importe où. Au cas où nous devrions émigrer.»

A 16 ans, Jacqueline Jonas se retrouve à étudier la sténodactylo, sans grande conviction. Elle s’occupe du travail bureaucratique du magasin d’étoffes paternel. C’est le «destin» qui place sur son chemin Mademoiselle Jacobi, réfugiée allemande et dessinatrice de mode. «Elle me donnait six heures de cours hebdomadaires. Pendant la pause, elle me faisait observer les gens dans la rue afin que je puisse admirer le tombé d’une jupe, le plissé d’une étoffe. Une bonne dessinatrice est avant tout une bonne observatrice.» Un deuxième coup du destin lui permet d’obtenir ses premières commandes pour la maison Bonnard.

Outre les publicités, Jacqueline Jonas illustre également la double page intitulée «Que désirez-vous savoir?», qui paraît chaque semaine dans le magazine La semaine de la femme. Des pages de conseils pour les dames souhaitant redonner une deuxième vie à un habit un peu passé.

La mode, Jacqueline Jonas ne la suit pourtant pas au pied de la lettre. «L’élégance, ce n’est pas d’être à la mode. Mais de mettre ce qui vous va.» Faisant sien cet adage, elle n’a pas totalement succombé aux tenues New Look. «Je ne pouvais pas mettre une robe qui descendait aussi bas, car on aurait vu deux bâtons et un transatlantique», dit-elle en montrant ses frêles mollets et ses longs pieds. Je préférais porter ma jupe un peu plus courte, afin de montrer le début du galbe du mollet.»

La photo supplante le dessin
Au fur et à mesure de sa carrière, la dessinatrice se consacre de plus en plus aux publicités de Bon Génie, mais toujours en indépendante. «Je n’ai eu aucun contrat écrit. J’avais une employée à ma charge. En tout, j’ai formé trois jeunes femmes au dessin de mode.»

En 1962, la pimpante Lausannoise voit rouge le jour où Bon Génie lui demande de faire un dernier catalogue de lingerie, avant de remplacer ses dessins par des photos. «Je suis allée à Genève demander des dédommagements, car le directeur lausannois me proposait 2000 francs.» Elle obtiendra finalement l’équivalent du chiffre d’affaires d’une année de travail en remerciement des dix-huit ans passés à prêter son crayon aux annonces du magasin. Elle reprend alors du service auprès de la maison Bonnard et également pour la Coop City de Neuchâtel.

La dessinatrice se marie sur le tard, «à 32 ans et demi, car je n’ai jamais eu envie de repasser des chemises et de repriser des chaussettes». Et continue sa carrière professionnelle. «Mon mari était fier de mon travail.» Ils n’auront pas d’enfants. «Ça ne s’est pas produit et, avec la vie active que j’avais, cela ne m’obnubilait pas. Il n’y avait pas de garderie.» Elle mettra fin à sa carrière en 1988, à l’âge de 65 ans. (24 heures)

Créé: 30.09.2012, 22h01

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Jacqueline Jonas, alias Line, dans les années 1950. (Image: DR)

Trois dates

1947 Christian Dior crée la première collection New Look. Allongée, la jupe descend à 30 cm du sol. Elle froufroute allègrement, tandis que la taille et la poitrine sont mises en valeur. Le jupon de tulle s’impose sous la robe.
1954 A 71 ans, Gabrielle Chanel sort le premier tailleur en tweed galonné. Hubert de Givenchy et Pierre Cardin présentent bientôt leur version de la robe. Sac pour le premier, bulle pour le second.
1956 Brigitte Bardot brille dans Et Dieu créa la femme. Elle popularise un style plus simple. «Les carreaux vichy, les petits pois, les ballerines, les manches ballons et les jupes larges étaient de mise, se souvient Jacqueline Jonas. Une très jolie mode.»

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