1960: Un Yverdonnois emprisonné en France pour avoir aidé le FLN

Les 250 ans de 24heuresLe président popiste du Conseil communal d’Yverdon est arrêté, brutalisé et emprisonné en France.

Jean Mayerat et son épouse, Anne-Marie, à la sortie du Tribunal de Besançon, le 30 septembre 1960. Il écope de 1 an de prison. Image: FEUILLE D’AVIS DE LAUSANNE

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Il le dit franchement: il préférerait qu’on s’intéresse à lui pour son œuvre, son dernier livre en particulier, fruit d’une quête photographique exigeante*. En argentique bien sûr, des nus noirs sur fond noir, le subtil velouté de l’ombre restitué avec une extrême finesse dans les tirages grand format exposés en galerie. Mais non: c’est toujours la même histoire qu’on lui demande de raconter, son arrestation et sa condamnation pour avoir aidé le Front de libération nationale (FLN) algérien, il y a plus d’un demi-siècle.

Dans la vie de Jean Mayerat, l’épisode n’est que cela: un chapitre, intense et riche d’enseignements, mais clos depuis longtemps. En sortant de prison, le postier devenu apprenti dessinateur-architecte à 25 ans, a retrouvé son travail chez Igeco, puis s’est orienté exclusivement vers l’image, cinéma documentaire et photographie. Il a tourné 150 films Plans-Fixes, à partir du tout premier, et réalise encore les portraits des interviewés. Mais les médias ne pensent à lui qu’à cause d’un jour de 1960**.

Tout président du Conseil communal d’Yverdon qu’il était, à 31 ans, le membre du Parti ouvrier populaire avait trouvé juste de rendre à la cause algérienne le service que des amis lui demandaient: livrer en France quelques ballots du journal clandestin El Moudjahid, sortis de la rotative de La Voix Ouvrière à l’imprimerie genevoise du Pré Jérôme.

«Je n’étais pas un militant du FLN, mais j’étais convaincu que les peuples doivent être libres de choisir leur vie. L’exploitation des peuples coloniaux – qui n’a d’ailleurs pas cessé aujourd’hui, par bourgeoisie interposée – était un fait évident. Transporter des journaux, dans une société des droits de l’homme, c’est honorable.»

Après un premier passage réussi, Mayerat récidive le 13 août. Emmenant dans sa 2 CV sa femme et leurs deux fils, il passe la frontière aux Fours… et se fait questionner, fouiller, arrêter par des douaniers probablement alertés par sa nervosité. Les enfants sont réexpédiés en Suisse, le couple est séparé, emmené à Pontarlier et interrogé. Anne-Marie sans brutalité, Jean avec sévices. Obligé de rester, «pendant pas mal d’heures», nu, menotté, agenouillé sur un haut tabouret surmonté d’une barre de fer, il résiste trois jours au tabassage et aux intimidations (photos de supplices, menace de la baignoire), pour laisser à son contact le temps de se mettre à l’abri.

Interdit mais distribué

Les Français prennent au sérieux un délit qui le fait sourire aujourd’hui: le journal si farouchement interdit était régulièrement adressé sous pli aux membres de l’Assemblée nationale…

Sur le moment, les nerfs sont à vif. La Suisse vient d’expulser le colonel Mercier, du Renseignement français, à l’origine du scandale des écoutes anti-FLN qui avait acculé au suicide le procureur de la Confédération René Dubois. Les réseaux ne transportent pas que des journaux, les attentats sont redoutés.

Le couple Mayerat est condamné: la durée de la préventive pour Anne-Marie, une année de prison ferme pour Jean. Il découvre la prison politique, école d’humanité. La solidarité des détenus, leur organisation. Le Suisse côtoie des prisonniers, y compris des condamnés à mort, envoyés d’Algérie, et des ouvriers importés pour faire tourner l’industrie dans le Jura français. Il écrit leurs lettres, leur enseigne l’alphabet. Et lit une centaine de livres en un an, tout en bricolant des souvenirs qu’il envoie à ses fils – un album feuilleté, 52 ans plus tard, avec humour et tendresse.

Le putsch des colonels crée, se souvient-il, un étrange mouvement d’inquiétude convergente entre les gardiens, républicains, et les détenus. Le bruit des chars blindés que de Gaulle fait rouler vers Paris depuis leur base en Forêt-Noire est resté dans sa mémoire.

Comme aussi la «honteuse versatilité» de ses concitoyens yverdonnois à son égard. L’opprobre absolu en 1960, un respect complaisant en 1962, lorsque les délégués du FLN descendent à l’Hôtel de la Prairie pendant les négociations de l’indépendance…

* Images d’elles – la profondeur du noir, Editions d’En bas, 2012 et www.jeanmayerat.ch ** Son propre film: www.plansfixes.ch (24 heures)

Créé: 14.10.2012, 22h17

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