2011: Destin d’un grand passeur

Les 250 ans de 24 heuresVladimir Dimitrijevic, surnommé Dimitri, fut un éditeur lausannois de classe européenne

Vladimir Dimitrijevic, fondateur et directeur des Editions L’Age d’Homme, en 1996 dans son antre du pied de la tour Métropole.

Vladimir Dimitrijevic, fondateur et directeur des Editions L’Age d’Homme, en 1996 dans son antre du pied de la tour Métropole. Image: SABINE PAPILLOUD

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En août 1983 parut, à Lausanne, un extraordinaire roman de l’écrivain russe Vassili Grossman, intitulé Vie et destin. Entre autres fleurons des Editions L’Age d’Homme, ce livre bouleversant confrontait le lecteur à la double horreur totalitaire, au XXe siècle, du nazisme et du stalinisme.

L’éditeur Vladimir Dimitrijevic l’appelait «le livre de nos mères». Or la vie de celui qu’on surnommait Dimitri, né en 1934 à Skopje, évoque, elle aussi, un roman scellé par le destin. Il se tue, le 28 juin 2011, sur une route de France. Fils d’un artisan horloger-bijoutier jeté en prison en 1945, comme nombre de commerçants, le jeune Vladimir, fou de littérature et de football, s’enfuit de son pays, à 20 ans, sous le faux nom d’un personnage de Simenon. Dans son «autobiographie d’un barbare» parue sous le titre de Personne déplacée, Dimitri a raconté ses années d’enfance et de jeunesse marquées par les crimes des nazis et des oustachis croates, mais aussi par les visites à son père emprisonné.

12 dollars en poche
Arrivé en Suisse le 4 mars 1954 avec 12 dollars en poche, le jeune déserteur de l’armée du peuple devient libraire à Neuchâtel puis, à Lausanne, chez Payot, où son passage a laissé un souvenir indélébile. Or, impatient de combler les «vides» d’un catalogue selon son cœur, le passeur de vocation, soutenu par quelques amis et son épouse, Geneviève, fonde L’Age d’Homme en 1966. Dans la foulée, il ne tarde pas à tisser des liens avec Paris, où il se rend régulièrement à bord d’Algernon, son fourgon d’éternel errant dans lequel il serre son sac de couchage par mesure d’économie.

Les rapports compliqués de Dimitri avec l’argent marquent d’ailleurs une partie de sa légende. Lui qui est capable de lésiner sur des droits d’auteurs légitimes, va ainsi jusqu’à hypothéquer sa maison des hauts de Lausanne afin de publier les pavés d’Alexandre Zinoviev, des Hauteurs béantes au mémorable Avenir radieux.

Ses positions idéologiques rebutent également d’aucuns. Orthodoxe croyant et conservateur, il passe d’un anticommunisme résolu à un nationalisme serbe qui le rapproche, dès la fin des années 1980, de ceux-là mêmes qui avaient persécuté son père. Lorsqu’on lui reprochait d’être «pro-serbe», celui qui eût mérité la citoyenneté d’honneur de notre pays répondait sobrement: «pas pro-Serbes, juste Serbe»…

Mondialement connu pour son catalogue slave, L’Age d’Homme redimensionna également l’édition romande. A côté de l’intégrale mythique du Journal intime d’Amiel et des Œuvres complètes de Charles-Albert Cingria, de nombreux écrivains romands contemporains y ont publié leurs ouvrages. Au nombre des auteurs «phares» défendus par Dimitri figurent le titan américain Thomas Wolfe, idole de sa jeunesse, autant que Chesterton ou Dürrenmatt, Georges Haldas au premier rang des écrivains romands, les Français Vladimir Volkoff ou Pierre Gripari, entre tant d’autres.

Dans les grandes largeurs, Dimitri était un homme inspiré, proprement génial par moments, qui pouvait se montrer d’une extrême délicatesse de sentiments. Ses intuitions de lecteur étaient incomparables et ses curiosités inépuisables. Mais c’était aussi un «barbare», selon sa propre expression, qui ne savait pas «faire le beau».

Malgré les services exceptionnels qu’il rendit à notre littérature et à notre vie culturelle, aucune reconnaissance publique ne lui a été manifestée – honte à nos autorités –, mais il ne s’en plaignait pas, n’ayant rien fait pour flatter. En son antre du Métropole, à Lausanne, nous l’avons connu irradiant et fraternel, puis il s’est assombri. Les lendemains de la guerre en ex-Yougoslavie, la difficulté de survivre dans cet «empire du simulacre» qu’il fut des premiers à stigmatiser, la perte de Geneviève, qui l’avait secondé avec une incomparable abnégation, le poids du monde enfin ont accentué la part d’ombre de cette personnalité à la Dostoïevski, complexe et parfois insaisissable, croyant jusqu’au fanatisme, tantôt avenant et tantôt impossible, terroriste ou bouleversant de douceur retrouvée. Enfin, par-delà les eaux sombres de sa mort tragique, «ses» milliers de livres évoquent la présence tutélaire de ce grand passeur.

Source: Personne déplacée, Vladimir Dimitrijevic et Jean-Louis Kuffer, entretiens. L’Age d’Homme. Poche suisse, réédité en 2010.

Créé: 26.12.2012, 20h31

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