A l'abattoir de Moudon, «on a la responsabilité de tuer, il faut l’assumer»

ReportageVisée par une vidéo choc des antispécistes, la structure annonce avoir adapté son organisation. Les employés et la direction se défendent d’être des criminels.

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C’est une cafétéria d’entreprise banale. Des tables, des chaises, un micro-ondes et des employés plongés dans leur café parce qu’il est 7 h 30, un mardi matin. L’un après l’autre, ils pénètrent dans le vestiaire d’à côté pour en ressortir équipés, en blanc de la tête aux pieds. Un coup d’œil par la fenêtre confirme que les premières bêtes sont arrivées. C’est ainsi deux fois par semaine: caprins, ovins et bovins viennent mourir aux abattoirs de Moudon.

Récemment, l’Association Pour l’Égalité Animale (PEA) mettait en cause ce lieu dans une vidéo clandestine. Celle-ci entendait dénoncer «la souffrance injustifiable que cachent les murs des abattoirs suisses» et pointait des manquements, ici même, dans les processus d’abattage.

Ce mardi-là, une dizaine de personnes procéderont à une soixantaine de mises à mort durant quatre heures. Tous ces processus sont désormais supervisés par Julien Lador, le vétérinaire résident. C’est l’une des mesures réclamées il y a peu par le vétérinaire cantonal (lire ci-dessous). Il observe donc la quarantaine de brebis tout juste sorties d’un camion, pour s’assurer, entre autres, qu’elles ne présentent pas de problèmes locomoteurs.

Leur heure est proche et certaines refusent de l’entendre. Il faut les pousser un peu, les tirer parfois ou, plus efficacement, utiliser un seau de céréales pour les voir s’engouffrer dans un dédale de béton qui débouchera sur deux petits enclos adjacents à la salle d’abattage. «Il y a un peu d’agitation car les bêtes avancent vers un environnement qu’elles ne connaissent pas, affirme Julien Lador. Probablement qu’il y a aussi les phéromones des animaux précédents, comme quand vous constatez que votre chien s’excite en arrivant chez le vétérinaire.»

«C’est mon métier»

La fin des préparatifs se fait en silence. Seuls les crissements des couteaux que l’on aiguise résonnent. Les brebis sont transférées, par petits groupes, dans un box carrelé qu’elles quitteront exsangues. Un employé se charge de les immobiliser tandis qu’un autre manie la pince d’étourdissement électrique. En quelques secondes, il la referme sur les tempes de l’animal. Un bip, il s’écroule. Immédiatement égorgé, il est ensuite suspendu à un rail. «Ça ne fait pas de moi un criminel pour autant, défend l’employé chargé de la saignée. C’est mon métier, j’ai le droit de l’aimer et de nourrir ma famille avec. Je sais ce que j’ai à faire: abattre des animaux car certaines personnes consomment de la viande. Il faut comprendre qu’il s’agit d’une profession, que nous avons la responsabilité de tuer et que nous devons l’assumer.»

Un coup de jet d’eau au sol et c’est au tour des suivants. Ils pataugent dans le sang, mais connaissent-ils leur sort? «Il ne faut pas imaginer trop de choses, il n’y a pas une conscience de la mort, même pour les bêtes qui assistent à la saignée de leurs congénères», prévient le vétérinaire, Julien Lador. Et les spasmes observés sur plusieurs animaux, des secondes après l’égorgement? Ce sont des «réactions nerveuses, rien de plus».

Le reste du parcours se passe en altitude. En cinq postes de travail reliés par des rails fixés au plafond, les brebis deviennent viande. Dans l’ordre: décapitées, dépecées, éviscérées et découpées. Il ne doit pas s’écouler plus de quarante-cinq minutes entre la saignée et la fin de la transformation.

Un autre groupe de brebis entre dans le box d’abattage, les précédentes défilent au plafond, les têtes sont alignées sur une table, en face des laines, alors que les bennes à ordures se remplissent de boyaux. La pièce s’emplit plus d’émanations latentes que d’odeurs marquées.

«Atmosphère difficile»

«C’est une atmosphère et un métier durs, particulièrement les étourdissements et les saignées, confie Alain Crausaz, assistant du vétérinaire résident. C’est surtout difficile quand les bêtes sont pendues, ensuite ça devient de la marchandise car elles sont vidées et nettoyées.» Ce jour-là, c’est en bout de chaîne qu’il intervient pour contrôler viscères et carcasses. Les abats partent directement au magasin, dans la pièce d’à côté. Pendant que les abattages se poursuivent, une vingtaine de personnes achètent déjà les morceaux tout juste prélevés. Le reste sera vendu à des restaurants, des EMS, des bouchers, des épiciers ou encore des grossistes.

«Il faut considérer la filière tout entière, c’est-à-dire nos partenaires, nos employés et même leurs familles, plaide Kamil Yigit, administrateur de Melka Viandes, entité chargée de commercialiser la viande. Ce serait faux de dire que nous sommes parfaits, d’ailleurs nous travaillons pour corriger les erreurs. Mais quand les antispécistes parlent d’un camp d’extermination, c’est n’importe quoi.»

Après les brebis vient le gros bétail. Les animaux sont immobilisés un par un, dans un box de contention, «comme quand ils mangent, pour ne pas trop les perturber». Un pistolet à cheville percutante est chargé d’une munition puis posé sur leur front. Le coup part, le tronc cérébral est perforé et la bête s’affaisse instantanément. Un côté du box s’ouvre, l’animal bascule au sol avant d’être suspendu par une patte. Un coup de couteau plus tard, le sang jaillit sur les bottes, les murs et les tabliers. «70 litres pour un animal d’environ 700 kilos comme celui-ci.» C’est une froide réalité, il faut verser beaucoup de sang pour consommer beaucoup de viande. (24 heures)

Créé: 31.03.2018, 08h31

«Il faut des gens qui se salissent les mains»

Dans quel état d’esprit êtes-vous après cette vidéo?

Je souhaite rétablir la vérité et réhabiliter les personnes qui travaillent ici. Leur fonction est nécessaire et ils sont bien loin des psychopathes que certains évoquent. Les entrecôtes ne poussent pas dans des barquettes, il faut donc que quelqu’un se salisse les mains. C’est comme ça, les bêtes sont là, il faut les tuer.

Admettez-vous les manquements dénoncés?

Oui, certaines choses n’étaient pas admissibles et il y a eu une prise de conscience, d’où notre nouvelle organisation (lire encadré). Par contre, il s’agit d’une vidéo de quatre minutes basée sur des mois d’enregistrement, c’est donc un cumul d’erreurs. Prenez la pince utilisée pour étourdir les animaux, elle peut connaître des pépins mécaniques mais ce n’est pas du tout la norme. Nous tuons 6500 bêtes par an, il y a parfois un cas plus difficile que les autres.

Au-delà des méthodes, les animalistes combattent le principe même de l’abattage.

Ils veulent supprimer les abattoirs alors que des millions de personnes mangent de la viande. Chacun a le droit de penser librement mais il s’agit d’une cause un peu stérile. Comment peut-on amener les animaux au même rang que l’homme? Par ailleurs, il y a toute une dimension économique à prendre en compte. Ces personnes prêchent quelque chose qui n’intègre pas cet aspect. Rien qu’ici, nous travaillons avec 140 exploitants vaudois et fribourgeois. C’est donc une filière qui fait vivre beaucoup de familles.



Georges-Louis Berchtold

Président de la Société d’exploitation des abattoirs

Conséquences

Quatre mesures à prendre

Lorsque la vidéo de l’association PEA a été diffusée, mi-mars, le vétérinaire cantonal, Giovanni Peduto, a confirmé des manquements et indiqué que ses services s’occupaient déjà de ce cas. Il confirme aujourd’hui avoir demandé à l’abattoir de Moudon de prendre quatre mesures complémentaires. Hors du cadre habituel, elles sont spécifiques à chaque situation.

La direction des abattoirs dresse la liste des adaptations en question.
Un responsable de la sécurité et de la protection des animaux a été nommé. Il doit être présent ante et post mortem pour assurer le respect des normes.

Le vétérinaire résident doit également superviser toutes les séquences d’abattage.

Deux employés doivent être présents pour toute mise à mort avec un équipement de substitution, en cas de problème technique.

Finalement, la cadence d’abattage doit être réduite de 25%. À noter que la mise en place de cette nouvelle organisation était supervisée, mardi, par un représentant du vétérinaire cantonal. Il a indiqué qu’il n’était pas habilité à nous répondre.

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