«A nos enfants, nous disons que tout ira mieux demain»

PauvretéEn Suisse, un enfant sur dix vit dans une famille pauvre. Ce qui signifie que pour 260 000 gosses, Noël n’a pas été une fête. Témoignage.

Sonia, Idriss et leurs enfants vivent dans un deux-pièces et demie. Les trois enfants, 6, 8 et 13 ans, dorment dans la même pièce.

Sonia, Idriss et leurs enfants vivent dans un deux-pièces et demie. Les trois enfants, 6, 8 et 13 ans, dorment dans la même pièce. Image: DR

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Ils ont accepté de vider leur sac, mais à la condition de rester anonymes. Pour protéger leurs enfants d’éventuelles moqueries des camarades d’école et parce que la ville de la Riviera vaudoise où ils habitent n’est pas suffisamment grande pour passer inaperçus. Si l’on souffre d’être pauvre, il arrive aussi qu’on en ait honte: depuis trois ans, Sonia et Idriss* le vivent au quotidien.

La vie du couple, qui a trois enfants aujourd’hui âgés de 6, 8 et 13 ans, bascule en 2012. Idriss, chauffeur-livreur, se blesse durablement au dos et au genou droit, et doit faire une croix sur son activité. Son employeur, qui affirme ne pas disposer d’un emploi moins physique, de surcroît n’excédant pas 40% afin de respecter les prescriptions médicales, finit par le licencier. L’AI lui refuse tant un revenu d’insertion professionnelle qu’une rente d’invalidité et, du fait d’un temps de travail réduit de plus de moitié, l’homme est également inapte au placement. Du jour au lendemain, avec le métier d’Idriss, Sonia et lui voient disparaître un salaire d’à peine plus de 5000 francs, «qui nous permettait de vivre plutôt décemment, à condition de ne pas faire le moindre écart, bien sûr», disent-ils.

Un boulot à 1900 francs

Sonia retrousse alors ses manches, prend en charge ses trois enfants, un mari désormais sous antidépresseurs et trouve un boulot de maman de jour. «Il me rapporte environ 1900 francs par mois, mais la somme est variable: parfois les enfants ne viennent pas, il y a les vacances, les maladies… Je ne peux pas travailler hors de chez moi: laisser les enfants à mon mari qui prend des médicaments serait irresponsable de ma part, et faire appel à l’unité d’accueil de la commune reviendrait à dépenser un argent que nous n’avons pas», avoue-t-elle, les larmes aux yeux.

Grâce à l’aide sociale, qui vient compléter le maigre revenu de l’épouse, la famille vit aujourd’hui avec 4010 francs par mois, dont il faut déduire un loyer mensuel de 1285 francs pour un petit appartement de deux pièces et demie. «Les trois enfants dorment dans la même chambre, ce qui ne va pas sans créer des problèmes qui augmenteront avec les années, dit-elle, mais je ne vois vraiment pas comment nous pourrions trouver un peu plus grand pour moins cher.»

Désormais, Idriss, Sonia et leurs trois enfants se trouvent donc largement en dessous du seuil de pauvreté, que la Suisse a fixé à 4050 francs par mois pour un couple avec deux enfants. C’est dire qu’ils ont traversé les fêtes de fin d’année la boule au ventre. «L’aîné semble comprendre la situation. Il ne dit rien, ne réclame rien, ne commente rien, glisse Idriss. Mais pour le petit, qui n’a que 6 ans, la période que nous venons de traverser est une véritable souffrance. Nous avons passé notre temps à lui dire non…»

Aux côtés de son mari, Sonia ravale ses larmes à grand-peine: «Nous leur disons que tout ira mieux demain. Et, s’ils insistent, nous nous rabattons sur la religion. Je suis orthodoxe, mon mari est musulman. Dans son pays, Noël n’existe pas, et chez moi, c’est le 7 janvier: cela nous permet de repousser l’échéance en inventant des prétextes.»

Toutefois, dans le petit salon du couple, un sapin artificiel de quelques dizaines de centimètres de hauteur rappelle la fête chrétienne. «C’est seulement grâce à la générosité de ma sœur, qui n’a que peu de moyens elle aussi, que nos trois enfants ont reçu chacun un petit cadeau, dit Sonia. L’arbre décoré, c’est tout ce que nous avons pu leur offrir.»

Pauvres, tout simplement

En Suisse, pays de cocagne, des dizaines de milliers de personnes vivent la vie au jour le jour de Sonia, Idriss et de leurs trois enfants. «Une vie sans lendemain, sans perspectives, sans loisirs et très solitaire, confie Sonia. Parce que nos problèmes, nous voulons les garder pour nous.» Ils ne sont pas dans le dénuement, ils ne meurent pas de faim, ils sont pauvres, tout simplement.

* Prénoms d’emprunt (24 heures)

Créé: 04.01.2016, 15h56

Pierre-Alain Praz
Directeur de Caritas Vaud
(Image: Patrick Martin)

«Ne pas avoir faim»

Directeur de Caritas Vaud, qui a pris sous son aile la famille de Sonia et Idriss, le Valaisan Pierre-Alain Praz ne se berce pas d’illusions. «Même si nous vivons dans un pays où la notion de pauvreté est relative, notamment en comparaison des pays en voie de développement, il faut garder à l’esprit que l’aide sociale permet de ne pas avoir faim, mais pas davantage, précise-t-il. Dans le cas de la famille que vous avez rencontrée, par exemple, elle ne pourra pas leur donner la possibilité de disposer d’un appartement plus grand, dans lequel les trois enfants ne seront plus obligés de vivre entassés dans une petite chambre.»

Dans le canton de Vaud, environ 25 000 personnes bénéficient de l’aide sociale, un chiffre qui rassure et inquiète tout à la fois celui qui dirige Caritas Vaud depuis près de vingt ans: «On peut se féliciter de la stabilité du nombre de bénéficiaires. En effet, il n’augmente plus depuis quelques années. A contrario, on peut s’inquiéter du fait qu’il ne baisse pas, en dépit des efforts que fait le Canton. Que se passerait-il si la situation économique venait à se détériorer de manière significative, obligeant les cantons suisses à couper dans leurs budgets? A cet égard, je pense toujours aux enfants d’abord, souligne Pierre-Alain Praz. Parce qu’il est très difficile, pour les œuvres caritatives, de les atteindre, de les aider tant qu’ils sont encore dans la sphère familiale. Et pourtant, ce sont eux qui souffrent le plus: on n’est pas un enfant comme les autres quand on vit dans la pauvreté.»

Le nombre élevé de familles touchées par la pauvreté s’explique en grande partie par les coûts des enfants en Suisse. La Confédération a récemment calculé les dépenses moyennes pour un enfant. Les coûts d’un enfant s’élèvent à 11 304 francs par an pour un couple avec un enfant et à 14 412 francs par an pour une famille monoparentale avec un enfant.

Selon Caritas, l’analyse des politiques familiales cantonales montre que celles-ci n’ont guère été conçues jusqu’à présent comme des instruments de prévention et de lutte contre la pauvreté.

Berne est aujourd’hui le seul canton qui dispose d’un document stratégique abordant la politique familiale dans la perspective de la lutte contre la pauvreté. Les cantons du Jura et de Fribourg sont en train d’élaborer une stratégie. La plupart des cantons, dont Vaud, connaissent des mesures de lutte contre la pauvreté des familles. Toutefois, ils ne s’y attaquent pas systématiquement, et huit cantons ne connaissent pas leur situation en matière de pauvreté familiale et ne disposent pas non plus d’éléments de lutte contre elle.

En chiffres

Selon l’Office fédéral de la statistique, environ 600 000 personnes, dont 260 000 enfants, seraient en Suisse en situation de pauvreté.

A savoir près de 8% de la population.

Le seuil de pauvreté est de 2200 francs par mois pour une personne seule, de 3000 francs pour un couple sans enfants et de 4050 francs pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans.

Les personnes qui n’ont pas bénéficié d’une formation post-obligatoire sont deux fois plus nombreuses que la moyenne à se retrouver en situation de pauvreté.

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