A quoi se pique-t-on les veines à Lausanne?

EtudeUne étude des eaux usées, mais aussi du contenu des seringues récoltées par la Fondation Accueil à Bas Seuil, décrypte la consommation de drogues dures dans la ville.

Le Distribus s’occupe de la remise et de l’échange de matériel de consommation. Il est présent six soirs par semaine près de la Riponne.

Le Distribus s’occupe de la remise et de l’échange de matériel de consommation. Il est présent six soirs par semaine près de la Riponne. Image: Philippe Maeder

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«No drugs!» Au mois de juin, le quartier du Tunnel, à Lausanne, affichait son humeur sur ses murs. Des banderoles ciblant le deal et les toxicomanes présents dans le quartier fleurissaient. Les habitants et commerçants du coin poussaient un grand coup de gueule. Lausanne, scène ouverte de la drogue? Certains le pensent. Les spécialistes policiers, tout comme ceux de la prévention, répondent pourtant à l’unisson: «Il n’y a pas réellement une augmentation de toxicomanes à la Riponne, explique Sébastien Dyens, chef adjoint de la brigade des stupéfiants. Quand on a le retour des beaux jours, ça nous frappe. Mais c’est toujours la même chose, et c’est subjectif.»

«La toxicomanie, tout le monde en parle, mais on ne connaît pas toujours bien cet univers. Certaines études lancées récemment permettront d’en avoir une compréhension plus fine.» Frank Zobel, directeur adjoint d’Addiction Suisse, est à l’origine d’une recherche sur le contenu des seringues ramenées à la Fondation Accueil à Bas Seuil de Lausanne. Jamais auparavant on n’a mené ce type d’étude en Suisse.

Les résultats rassurent les spécialistes. «Actuellement, dans le milieu des usagers dépendants et des injecteurs, il ne semble pas y avoir de grande surprise, explique Frank Zobel. La cocaïne et l’héroïne sont les deux substances les plus consommées. On trouve aussi des benzodiazépines, par exemple le Dormicum.» Une demi-surprise se glisse tout de même dans les résultats: on s’injecte bien plus de cocaïne (60%) que d’héroïne (40%) dans les veines.

Mais ce résultat s’explique très facilement, selon le chef adjoint de la brigade des stupéfiants, Sébastien Dyens: «Les héroïnomanes consomment presque tous de la cocaïne aussi. Alors que l’inverse n’est pas du tout vrai. Parce que la population d’héroïnomanes est relativement stable, tout comme sa consommation. Celle-ci est journalière, à peu près toujours équivalente. Plus routinière, rituelle. La cocaïne se consomme en pics. On enchaîne les boulettes dans la journée avant de prendre de l’héroïne pour redescendre.»

Rien d’«exotique»

«Nous sommes aussi contents de constater qu’il n’y a pas de méthadone, très dangereuse en injection», explique Pierre Esseiva. Il a conduit l’étude avec le docteur Marc Augsburger, du Centre universitaire romand de médecine légale (CURML) et l’étudiante Elodie Lefrançois. Il poursuit: «Contrairement à ce qu’avaient démontré des recherches à Paris, par exemple, il n’y a pas non plus de produits exotiques qu’on ne connaîtrait pas ou peu.» En clair: le milieu de la prévention ne semble pas passer à côté de drogues sans pouvoir les cibler et encadrer ceux qui se les injecteraient.

Les produits utilisés pour couper la drogue sont en outre cohérents avec les saisies de la brigade des stupéfiants, et donc aussi avec l’état des connaissances à ce sujet. On y trouve de la phénacétine, de la caféine, du levamisole ou encore de la lidocaïne. La qualité, autrement dit la pureté, des produits injectés est stable.

La situation lausannoise ne semble pas différer de ce qu’on constate ailleurs. «Une observation faite à l’échelle européenne montre des taux de pureté qui, généralement, augmentent. Pour certaines substances, comme l’héroïne, on passe de très mauvais (taux de pureté à moins de 10%) à mauvais (15%). Le reste, c’est du paracétamol et de la caféine.»

Les toxicomanes savent en revanche très bien ce qu’ils s’injectent. Les écarts entre ce qu’ils ont déclaré avoir consommé et la réalité des seringues sont minimes. Un signe là aussi rassurant pour les spécialistes.

Faire parler les eaux usées

Une autre étude vient compléter cette radiographie de la consommation de drogues dures à Lausanne en dépassant le cadre des personnes qui ramènent leurs seringues à la fondation. Les eaux usées de la ville ont été testées et les résultats sont contrastés, selon qu’on parle d’héroïne ou de cocaïne. Pour la première, on retrouve sensiblement les mêmes quantités de consommation évaluée: environ 120 grammes par jour sont consommés à Lausanne, disent les eaux usées. Les seringues en révèlent quelque 110. La moitié est injectée par voie intraveineuse et la dose médiane se situe à 0,3 g.

Un résultat essentiel. «Cela montre que la population qui consomme de l’héroïne est connue et encadrée», résume Pierre Esseiva.

Pour la cocaïne, la situation est bien différente. Les seringues montrent environ 150 g injectés quotidiennement à Lausanne. L’eau en révèle 700 g. A la brigade des stupéfiants, pas d’étonnement devant ces chiffres. «La cocaïne s’étend à tous niveaux. Chez les toxicomanes et ailleurs. Les héroïnomanes représentent vraiment une toute petite partie des consommateurs de coke à Lausanne.» (24 heures)

Créé: 26.07.2016, 06h59

Dossiers

Une étude sur le contenu des seringues rapportées à la Fondation ABS a été menée pour la première fois en Suisse. Elle va se poursuivre.

Un marché qui se complexifie

Les prix de la cocaïne et de l’héroïne continuent leur baisse entamée il y a une quinzaine d’années. «L’héroïne a beaucoup chuté, explique Sébastien Dyens, chef adjoint de la brigade des stupéfiants, à Lausanne. Aujourd’hui,
on compte 120 fr. les 5 grammes contre 250 fr. il y a vingt ans. Pour la cocaïne, on est passé de 300 fr. le gramme à cette époque à 80-100 fr. en ce moment.» Cette dernière se vend par ailleurs dans des quantités toujours plus petites. «Aujourd’hui, on vend des boulettes à 20 fr.: de très petits dosages, très bon marché, qui permettent une grande accessibilité au produit», poursuit-il. Le marché n’a en outre pas changé de mains depuis longtemps. L’héroïne est l’affaire de trafiquants albanais, organisés de façon très pyramidale. «En gros, soit des toxicomanes vont en acheter dans un parc, ils préparent leurs doses et les vendent ensuite aux autres. Soit, ils s’adressent à des revendeurs maghrébins, qui font le joint entre eux et les dealers albanais. Cette strate intermédiaire est apparue il y a quelques années.» La cocaïne s’achète dans la rue, les dealers étant beaucoup plus mobiles. Le marché est tenu «à 70% par des Nigérians.» Sa présence augmente «progressivement» ces dernières années. «La pression sur les réseaux d’approvisionnement ainsi que de nombreuses saisies et arrestations ont poussé les trafiquants à adapter leurs méthodes. Aujourd’hui, pour limiter les pertes en cas d’interpellation, ils privilégient des livraisons moins importantes et plus fréquentes. Cela rend le travail des enquêteurs plus long et plus complexe.» La police cible avant tout les dealers. «Les marginaux ne sont absolument pas notre cible. Le but, c’est plutôt de contenir et de prévenir les incivilités. Il n’y a pas de chasse aux sorcières chez les toxicomanes. Si ce n’est de veiller à ce que du trafic ne s’y installe pas. D’ailleurs, les contacts sont souvent très bons avec les toxicomanes.»

Ces prochains mois, une étude cantonale sur le marché des stupéfiants sera menée. «Nous nous intéressons au prix et à la qualité des substances, aux modes d’approvisionnement et à la structure du marché, détaille Frank Zobel. Différentes sources d’information sont utilisées: analyse des seringues et des eaux usées, enquêtes auprès de consommateurs, de la police et des travailleurs sociaux, etc.»

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