Bernard Nicod: «J’ai sans doute été naïf»

Affaire Orllati-NicodLe promoteur vaudois donne sa version des faits sur le conflit qui l’oppose à Avni Orllati. Visé par une plainte pénale, il détaille le houleux divorce qui plombe un projet immobilier à 800 millions.

Bernard Nicod nous a invités dans son bureau afin de défendre ses positions dans le conflit qui l’oppose à un autre poids lourd de l’immobilier vaudois, Avni Orllati.

Bernard Nicod nous a invités dans son bureau afin de défendre ses positions dans le conflit qui l’oppose à un autre poids lourd de l’immobilier vaudois, Avni Orllati. Image: Christian Brun

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Bernard Nicod a-t-il perdu la tête? Il y a quelques mois, c’est le diagnostic que posait Avni Orllati dans nos colonnes. Les deux promoteurs – véritables poids lourds de l’immobilier dans le canton – vivent un divorce sanglant depuis près de trois ans.

En novembre 2015, c’était pourtant en partenaires qu’ils présentaient le visage de la future tour des Cèdres, à Chavannes-près-Renens. Impressionnante forêt verticale imaginée par l’architecte milanais Stefano Boeri, l’immeuble de 117 mètres s’annonçait comme le plus haut de Suisse romande, planté au milieu d’un quartier tout neuf, lui aussi en projet.

Mais alors qu’elle était agendée pour 2016 déjà, la mise à l’enquête de la tour n’a pas encore eu lieu. Depuis, les passes d’armes, elles, se sont en revanche multipliées, par médias et avocats interposés, finissant par mettre Bernard Nicod dans une position délicate.

En juillet 2017, Avni Orllati dépose une plainte pénale contre lui pour calomnie, répondant ainsi à des allégations de pollution à Bioley-Orjulaz, allégations qu’une enquête du Ministère public a écartées. Alors que le Groupe Orllati annonce une demande de permis de construire pour la tour d’ici à quelques mois, tout en poursuivant la construction du reste du quartier, Bernard Nicod sort du silence pour livrer sa version des faits.

Vous avez souhaité nous parler d’un sujet, la tour des Cèdres. Y a-t-il un espoir qu’elle se construise un jour?
Il le faut. Toutefois, pour que cette tour puisse être construite, il faut qu’il y ait accord entre M. Orllati et moi-même. Or nous sommes en désaccord, ce qui rend l’avancement de ce projet impossible en l’état. Je le regrette, pour notre canton, pour le Grand-Lausanne, la Commune et ses habitants. Je le regrette aussi à titre personnel, car, avec l’urbaniste Claude Daetwyler notamment – un homme de vision –, nous avons consacré des milliers d’heures de travail à ce projet. En juin 2017, je disais que la réalisation de cette tour reste un de mes objectifs les plus chers. C’est toujours le cas.

Le Groupe Orllati annonce une demande de permis de construire au printemps 2019. Est-ce crédible?
Non. Ce n’est pas crédible. C’est même tout simplement impossible, car aucune demande ne peut être déposée avant que nous ayons préalablement réglé nos désaccords.

Comment en est-on arrivé à cette impasse?
À mon avis, le conflit qui nous oppose, M. Orllati et moi-même, est dû à des différences fondamentales de mentalité, dont je ne mesurais pas l’impact lorsque nous avons commencé à collaborer. J’attache une importance primordiale au respect de la parole donnée. Pour moi, une poignée de main vaut largement un contrat. Or, au cours des années écoulées, plusieurs incidents graves m’ont amené à retirer ma confiance à M. Orllati.

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Vous pensez au conflit qui touche cette fameuse parcelle 261 où doit se construire la tour?
Cette parcelle de 14 043 m2 appartient à une communauté héréditaire composée de sept personnes et institutions. Il y a une douzaine d’années, cherchant une entreprise qui puisse développer un projet de construction sur ce terrain, les membres de cette communauté ont tous choisi de signer devant notaire des promesses d’achat et de vente avec moi. Dans le cadre du plan de quartier des Cèdres que nous avions établi par la suite avec M. Orllati, il était clair que je serais propriétaire de cette parcelle, ce qu’il m’a confirmé à plusieurs reprises, oralement et par écrit. Or, tandis que je m’employais sans relâche à promouvoir notre projet commun, M. Orllati a fait prévaloir ses intérêts propres, jusqu’à le sacrifier.

Qu’est-ce qui vous permet de l’affirmer?
Ce que j’ai découvert le 29 février 2016. Les membres de cette communauté héréditaire et moi étions tous réunis chez le notaire pour signer les actes définitifs. Or deux membres de cette communauté ne se sont pas présentés. Dans les jours qui ont suivi, j’ai appris – qu’alors même que je leur avais versé un acompte de plusieurs centaines de milliers de francs en 2009 – que ces membres avaient été contactés dans mon dos par M. Orllati et avaient décidé de revenir sur leurs engagements. Ils soutenaient qu’en raison d’une prétendue nullité formelle des promesses de vente signées, ils auraient été déliés de toute obligation à mon égard et libres de conclure pour un prix plus élevé avec M. Orllati.

Il y a eu une surenchère?
En effet. En janvier 2016, l’un des membres de cette communauté a reçu un appel d’un notaire qui voulait lui parler de ce terrain de Chavannes. Malgré le fait que cette personne avait signé avec moi des promesses d’achat et de vente, elle a rencontré ce notaire et M. Orllati, affirmant par ailleurs qu’elle ignorait que ce notaire était également membre du conseil d’administration d’Orllati. Et fin janvier, lors d’une nouvelle rencontre, M. Orllati a dit aux deux membres en question de ne pas signer avec moi et qu’il offrait une somme supérieure de plusieurs millions.

De quelle manière ce litige bloque-t-il le projet des Cèdres?
Fort de mon bon droit, j’ai ouvert en 2016 une action en justice pour obtenir l’exécution de ces promesses d’achat et de vente. La procédure est en cours. En attendant un jugement et d’éventuels recours – ce qui peut encore durer quelque temps –, la parcelle 261 reste la propriété de la communauté héréditaire. Le comportement que M. Orllati a eu envers moi bloque la construction de la tour des Cèdres, et donc la clé permettant de débloquer la situation est dans ses mains.

Vous vous êtes senti écarté?
Oui. Pour ma part, je suis convaincu qu’un partenariat doit être fondé sur la confiance et que celle-ci se fonde sur des actes. Je constate que ceux de M. Orllati ont constamment été contraires aux intérêts de notre projet et à la parole qu’il m’avait donnée. Il n’est pas imaginable de renégocier les points sur lesquels nous étions d’accord et nous n’avancerons que sur les bases que nous avions définies ensemble naguère.

Vous possédez beaucoup moins de terrains qu’Orllati dans ce quartier. N’avez-vous jamais pensé à vous retirer?
Jamais! Après tout, ce projet, c’est principalement moi qui l’ai monté. L’architecte Stefano Boeri, qui a remporté le concours pour réaliser la tour – alors qu’il n’était même pas considéré au départ –, c’est moi qui l’ai présenté. J’ai engagé un travail colossal pour ce projet! Que M. Orllati possède une plus grande partie des terrains ne change rien à l’affaire. Le développement de ce quartier aux portes de Lausanne a une importance capitale pour l’économie vaudoise et pour le dynamisme de notre région.

Votre conflit avec Avni Orllati passe pour un clash d’ego. En avez-vous trop fait, au risque de froisser votre partenaire?
Peut-être… J’en ai peut-être fait un peu trop. Passionné et connaissant bien mon métier, j’ai tendance à foncer. C’est dans mon tempérament. L’ai-je froissé? S’est-il senti vexé? Était-il jaloux? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que celui qui se disait mon partenaire et mon ami était tout sauf cela. J’aurais peut-être dû tout faire protocoler par des avocats. Mais dans les affaires, si à chaque mot échangé il faut un avocat, on n’avance pas. Soit il y a une relation de confiance et on peut travailler, soit il n’y en a pas. J’ai fait confiance et je me suis trompé. Oui… j’ai sans doute été un peu naïf, ce qui ne m’arrive pas souvent!

On parle pourtant d’un projet à plusieurs centaines de millions.
C’est juste. Le quartier, c’est 560 millions, et la tour, avec son socle, près de 250 millions. Mais au cours de ma carrière, j’ai construit et transformé quelque 400 immeubles sans avoir besoin de faire intervenir un avocat à chaque pas. Avec Avni Orllati, je me suis trouvé face à quelqu’un qui pratique d’autres méthodes.

Que lui reprochez-vous?
Des façons de faire que je n’apprécie guère. J’ai travaillé pendant une année et demie pour que le Tribunal arbitral du sport, le TAS, s’installe au quartier des Cèdres. Sur 17 dossiers, c’est nous qui avons gagné. Mais tout a dérapé parce que M. Orllati, propriétaire du terrain sur lequel le TAS voulait s’installer, a fait monter les enchères et multiplié les exigences. Le secrétaire général du TAS s’en est plaint auprès de moi, mais je n’ai rien pu faire. M. Orllati a ses méthodes; ce ne sont pas les miennes. Moi, si je fixe un prix et que je donne ma parole, je ne change pas. Il y a eu d’autres exemples dans le passé.

Vous critiquez les méthodes d’Avni Orllati. Pourtant, vous avez fait engager un détective privé pour enquêter sur ses activités. Vous êtes visé par une plainte pénale pour calomnie…
Je me suis déjà exprimé à ce sujet en novembre de l’année passée. J’ai été alerté par des personnes qui laissaient penser à des irrégularités et à des pratiques relevant de la pollution. J’ai jugé important de réunir préalablement des éléments de preuve. Une fois un faisceau d’indices importants réunis, j’ai estimé de mon devoir de citoyen de les transmettre aux autorités. En mon nom, ouvertement et sans me cacher.

Et où en êtes-vous avec cette plainte pénale?
L’instruction suit son cours. Je ne peux pas vous en dire plus pour le moment. La procédure pénale dont vous parlez ne m’est certes pas agréable, mais je reste serein.

Cette façon de faire, c’était une manière de rendre coup sur coup?
Mais non, nous ne sommes pas dans un combat de boxe. Je tenais à ce que les affaires se fassent correctement. Quand on partage la responsabilité d’un projet aussi important que le quartier des Cèdres, on doit s’assurer que tout se fait proprement et correctement. On doit prendre des précautions. Je ne prétends pas avoir fait un parcours sans fautes, mais je n’ai rien fait dont je devrais avoir honte!

Vous ne craignez pas une éventuelle condamnation?
Ce que j’ai fait, je l’ai fait de bonne foi et ouvertement. J’estime avoir été sérieux, professionnel et compétent. Si je dois être condamné pour une atteinte à l’honneur de M. Orllati, il faudra bien que je fasse avec.

Craignez-vous que la réputation de votre groupe et la vôtre aient pu être ternies par cette affaire?
La réputation du Groupe Bernard Nicod est excellente. Nous construisons de beaux immeubles, nos clients sont contents et nous le disent; nous avons plus de 43 000 locataires et les plaintes se comptent sur les doigts de la main. Quant à ma propre réputation, cela fait quarante ans que je fais ce métier et que je travaille douze heures par jour. De toutes les personnes avec qui j’ai collaboré dans ma carrière, je ne pense pas que vous trouverez grand monde pour dire quoi que ce soit de négatif à mon sujet. Bon, je n’ai pas un caractère facile, mais je suis franc de collier. Je dis ce que je pense et je pense ce que je dis! Un dégât d’image? J’en doute, car au final tout se passera bien. Gagner en justice est agréable, mais ce n’est pas tout. La morale est plus importante.

Quelle perte cela représenterait-il, si cette tour ne se construisait pas, ou alors sans vous?
Pour le moment, je pense que nous avons investi quelque 20 millions de francs en temps et en argent pour monter ce projet. Si la tour ne se construit pas, ce sera de l’argent perdu. Si elle devait se construire sans moi – mais je ne vois pas comment –, je récupérerais probablement une partie de cette somme. Mais l’argent dans cette affaire n’est pas la chose la plus importante pour moi, même si je suis conscient de l’énormité de cette somme. Comme on dit, «plaie d’argent n’est pas mortelle». Ce qui ne l’empêche pas de pouvoir être douloureuse.


Un jeu de Monopoly au cœur de Chavannes

Avec ses 117 mètres de hauteur, la tour des Cèdres n’est qu’une pièce d’un quartier qui sera constitué de plusieurs bâtiments abritant quelque 700 logements, des bureaux et des commerces. Ce plan de quartier a été définitivement validé en février 2014 avec le rejet d’un référendum antitour à Chavannes-près-Renens. La question qui se pose aujourd’hui est celle de la répartition des droits à bâtir à l’intérieur de ce périmètre. À force d’acquisitions au fil des années, Avni Orllati et Bernard Nicod sont les deux principaux propriétaires, mais c’est le premier qui se taille la part du lion. Selon lui, Bernard Nicod ne posséderait que 20% des terrains. L’équilibre définitif entre les deux promoteurs dépendra du sort de la parcelle 261, sur laquelle doit se construire la tour. Ce conflit ne bloque toutefois qu’une partie du projet de quartier des Cèdres. Le Groupe Orllati a ainsi déjà commencé à construire des immeubles sur des terrains qui lui appartiennent et pour lesquels une entente n’est pas nécessaire avec les autres propriétaires. Trois immeubles dotés de 192 logements seront ainsi achevés dans quelques mois, et les premiers travaux ont débuté pour trois autres bâtiments comptant 90 logements.

Créé: 01.10.2018, 07h46

La saga en dates



2009

Bernard Nicod signe des promesses de vente avec les propriétaires de la parcelle 261. À cette époque, Avni Orllati possède lui aussi des terrains dans le quartier depuis 2005.

2011

La Commune de Chavannes-près-Renens présente le plan de quartier comprenant une tour d’une centaine de mètres. Avni Orllati et Bernard Nicod en sont les deux promoteurs.

Février 2014

Un référendum communal valide le projet avec 61,1% de voix en faveur de la tour.

Octobre 2015

Le Tribunal arbitral du sport renonce à s’installer dans le quartier des Cèdres.

Novembre 2015

Avni Orllati et Bernard Nicod présentent le projet de tour végétalisée conçu par Stefano Boeri, lauréat du concours d’architecture.

Février 2016

Une partie des propriétaires qui se partagent la parcelle 261, sur laquelle doit s’implanter la tour, ne se présentent pas pour confirmer la vente du terrain à Bernard Nicod.

Mai 2016

Un détective privé est mandaté pour enquêter sur le Groupe Orllati afin d’établir qu’une gravière a été polluée à Bioley-Orjulaz par le dépôt de matériaux non conformes.

Juillet 2016

Bernard Nicod et des représentants de Marti AG et Sotrag rencontrent la conseillère d’État Jacqueline de Quattro pour lui présenter leurs soupçons concernant cette pollution. L’État de Vaud saisit la justice.

Septembre 2016

Une perquisition a lieu au siège du Groupe Orllati, à Bioley-Orjulaz.

Novembre 2016 à mars 2017

Plusieurs courriers anonymes sont adressés à des élus et des journalistes, accusant le Groupe Orllati de pollution et Jacqueline de Quattro de conflit d’intérêts. Débusqué par le Ministère public, Fabien Dunand, ancien rédacteur en chef de «24 heures», admet en être l’auteur.

Février 2017

Le Canton et Jacqueline de Quattro déposent une plainte contre le corbeau pour tentative de menaces alarmant la population et diffamation.

Mai 2017

Le Ministère public classe son enquête sur les allégations de pollution contre le Groupe Orllati.

Juillet 2017

Le Groupe Orllati dépose une plainte pénale contre Fabien Dunand, Bernard Nicod, Marti et Sotrag.

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