«Cette ambiance de guerre m’a vraiment motivé à venir au Liban»

Par Monde et par Vaud (25/41)Éternel autodidacte, Alexandre Medawar a déserté, il y a plus de 20 ans, le calme des vignobles de Lavaux pour la poudrière libanaise.

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Le soleil de Beyrouth cogne sur une file interminable de véhicules. Face à elle, installé sur la terrasse d’un bar café du quartier d’Achrafieh, Alexandre Medawar ne remarque plus ce flux assourdissant et ses prisonniers qui s’époumonent, en vain, en triturant leur klaxon. «Le Suisse», comme on l’appelle ici, nous accueille tranquillement en buvant son café et en sollicitant, çà et là, une cigarette, jonglant habilement entre le français, l’arabe et l’anglais. Cette horde de voitures n’existe pas lorsque le natif de Grandvaux débarque clandestinement au Liban en 1986, un pays alors en pleine guerre civile. «J’étais au Gymnase du Bugnon et avec Stephan Kohler (ndlr: DJ connu sous le nom de «Mandrax») nous étions fascinés par le Proche-Orient et la guerre. Nous avons raconté à nos parents que nous allions faire du camping à Chypre. Nous avons laissé la tente et les sacs de couchage dans les consignes à bagages de la gare de Lausanne et j’ai passé au Liban, finalement seul, sur un petit voilier sans aucun visa. Il y avait trois ou quatre voitures dans cette rue et des hommes en armes. C’était une ville coupée en deux comme Berlin, les gens vivaient au jour le jour. Je suis vraiment tombé amoureux de Beyrouth à ce moment-là.»


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Une aventure probablement déjà fantasmée dans les rangées de la bibliothèque de Montriond, à Lausanne, alors qu’il n’est même pas encore adolescent. «J’ai commencé à voyager avec les livres de géographie et de photographie, mais j’ai toujours ressenti le besoin de voir de mes propres yeux, d’avoir un reality check.» Un souhait qu’il assouvit pendant ses années de gymnase en voyageant à travers tout le Proche et le Moyen-Orient. Cet infatigable baroudeur profite aussi de l’année 2009 pour faire le tour du monde.


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Tombé dedans petit

Né d’un père originaire d’Italie et d’Orient et d’une mère suisse, Alexandre Medawar a été happé par le Liban puisqu’il y passait, enfant, une partie de ses vacances. «Un été, à l’âgé de 12 ans, mon père m’a demandé si je voulais rester à Beyrouth. Puisque l’école ne recommençait que fin septembre, j’ai vu l’opportunité de prolonger mes vacances en faisant une année au lycée franco-libanais.» Peu après, son père part aux États-Unis et le jeune garçon reste seul avec son oncle et sa grand-tante. «J’ai beaucoup joui de cette liberté de ne pas avoir de parents sur le dos aux prémices de mon adolescence, dans un pays en guerre. Cela m’a fortement marqué.»

Pendant ses études, le Vaudois revient plusieurs fois au Pays du Cèdre pour un travail de thèse sur «Le développement des territoires miliciens à Beyrouth», qu’il ne terminera jamais. En 1996, il rencontre l’historien et journaliste politique franco-libanais Samir Kassir, rédacteur en chef de «L’Orient-Express» et il bluffe: «Je lui ai dit que s’il avait besoin d’infographies pour son magazine, j’étais son homme. Il m’a demandé si j’avais quelque chose à lui montrer, je lui ai dit que tout était resté en Suisse alors que je n’en avais jamais fait de ma vie.» Le responsable de l’hebdomadaire lui commande treize cartes sur les conflits au Proche-Orient. «Je n’avais pas d’ordinateur, je suis allé chez mon oncle et j’ai bossé trois jours d’affilée sans dormir.» Après cela, il s’installe pour de bon à Beyrouth. Samir Kassir devient son ami et mentor.

Infographiste, journaliste, maquettiste – il a refait, entre autres, la maquette du quotidien francophone «L’Orient-Le Jour» –, photographe, designer, publicitaire et depuis 2003, spécialiste en signalétique pour des bâtiments et des lieux publics. L’homme a fait de la formule «apprendre sur le tas» son mantra. «Je me formais la nuit et je travaillais le jour. J’ai eu la chance de trouver des jobs de niche qui m’ont permis de vivre. Le Liban m’a offert toutes ces possibilités professionnelles sans jamais me demander de CV.»

Alexandre Medawar quitte le café et nous emmène sur sa moto en bord de mer à la marina de Zaituna Bay, dont il a réalisé la signalétique. Nous nous retrouvons par hasard devant un stand d’information de l’armée libanaise. Un fusil automatique est pointé sur nous. De l’autre côté de l’arme de guerre, un jeune garçon dont les joues lisses ne semblent pas encore connaître le confort d’un rasoir cinq lames. Des soldats souriants s’empressent de nous montrer les dernières technologies de guerre Swiss made.

Un univers qui parle à l’Helvético-Libanais. «Cette ambiance de guerre m’a vraiment motivé à venir au Liban. J’ai commencé à faire régulièrement des allers-retours entre la Suisse et Beyrouth à partir de 1990, pile à la fin des combats entre les milices, l’armée libanaise et l’armée syrienne. Il y avait un sentiment de liberté totale, comme si tout était possible dans un Beyrouth an zéro.»

Les situations de stress et de tensions révèlent la vraie nature des individus, cela met les sens en alerte. À force de tout le temps être en sécurité, on désapprend beaucoup de choses

Une obsession pour les conflits? L’homme acquiesce à demi-mot: «Les situations de stress et de tensions révèlent la vraie nature des individus, cela met les sens en alerte. À force de tout le temps être en sécurité, on désapprend beaucoup de choses.» Cette insécurité qu’il était venu chercher le rattrape, puisqu’en 2005 son ami Samir Kassir est victime d’un assassinat à la voiture piégée.

Anarchiste méticuleux

«Il finit les assiettes de tout le monde», rigole son ami Karim Chaya, designer libanais, quand on lui demande les défauts du Vaudois. Alexandre Medawar se défend: «C’est mon grand-père qui m’a appris cela, c’est mon côté écolo.» Terriblement méticuleux, il note tout sur sa vie. «Je fais des listes que je mets à jour chaque année pour savoir où je me trouve, ce que j’ai réalisé ou quelles motos je conduisais.»

Sur la face B du personnage, il y a ce besoin viscéral d’indépendance et une propension à l’individualisme. «La seule limite, c’est soi-même», martèle-t-il. Et, surtout, un côté anti-establishment qu’il revendique par sa devise: «Ni dieu ni maître.» Et maintenant? Depuis l’année dernière, «le Libanais», comme on l’appelle en Suisse, a posé ses valises à Zweisimmen par amour et signé son premier bail à 49 ans. Il voyage entre le Liban et la Suisse avec une envie d’ailleurs. «J’aimerais peut-être aller dans l’Oregon ou au Japon. La fin, je la connais déjà, ce qui compte, c’est comment je remplis le temps entre maintenant et cette fin.» (24 heures)

Créé: 07.08.2018, 08h49

Trajectoire

1967 Naissance à Lausanne.

1979 Passe une année scolaire à Beyrouth en pleine guerre civile.

1986 Rentre clandestinement au Liban depuis Chypre et découvre une partie de la ville sous contrôle milicien.

1990 Commence des études de géographie à Genève et se rend à Beyrouth pour photographier la capitale en ruine et sillonner le pays.

1996-1997 Rencontre Samir Kassir et commence à travailler pour le journal «L’Orient-Express». Il décide de rester au Liban.

2003 Commence à faire de la signalétique.

2006 Devient secrétaire de rédaction pour le supplément littéraire de «L’Orient-Le Jour».

2009 Tour du monde pour trouver un nouveau lieu de vie.

2011 Rencontre avec sa compagne, Valentine, lors d’un séjour en Suisse.

2017 Pose ses valises à Zweisimmen et développe des projets de signalétiques au Maghreb, au Proche-Orient et dans les pays du Golfe.

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