Cully infestée par des milliards de fourmis du Sud

FléauLa Tapinoma magnum n’avait été aperçue que dans neuf villes d’Europe du Nord, avant de débarquer à Bourg-en-Lavaux. Des spécialistes se démènent pour endiguer l’invasion.

L'ouvrière de la Tapinoma magnum peut être de différentes tailles, entre 2 et 4mm. Une caractéristique unique.

L'ouvrière de la Tapinoma magnum peut être de différentes tailles, entre 2 et 4mm. Une caractéristique unique. Image: Anne Freitag/Musée cantonal de zoologie/Lausanne

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C’est un peu le scénario d’une série B du vendredi soir sur RTL9. Des milliards d’insectes sillonnent le sous-sol d’une tranquille bourgade dans le but d’en prendre le contrôle. Avec comme point de départ pour cette supercolonie invasive le cimetière du village.

«C’est de la science-fiction!» admet Evelyne Marendaz-Guignet, municipale de l’Urbanisme et du Développement durable à Bourg-en-Lavaux, dont l’étonnement se lit sur le visage. Depuis l’été passé, l’ancienne cheffe de la Division gestion des espèces à l’Office fédéral de l’environnement est au cœur d’une stratégie pour endiguer l’invasion de la Tapinoma magnum. Repérée d’abord dans l’église catholique, mais sans doute arrivée via un arbuste d’ornement importé puis planté au cimetière, elle fourmille dans le chantier des Fortunades commencé en octobre (lire ci-contre) et sur plus de 2 hectares alentour.

Première suisse

«La fourmi n’avait jamais été observée en Suisse, c’est une première», indique Evelyne Marendaz-Guignet. Originaire du sud de la Méditerranée, elle n’avait jusque-là été vue que dans trois pays d’Europe du Nord, en Allemagne (2009), aux Pays-Bas (2013) et en Belgique (2014).

Mais si c’est le premier cas que l’on découvre sous nos latitudes, il n’est peut-être pas unique, prévient Daniel Cherix. «Si on tombe sur un des premiers foyers, on a une chance d’éviter que l’espèce se répande», indique le professeur honoraire à l’UNIL, spécialiste des fourmis et ancien conservateur du Musée cantonal de zoologie, appelé à l’aide par le Canton pour plancher sur le problème. Et sinon? On a trop peu de données pour le dire. À Ostende (Belgique), où la Tapinoma magnum a débarqué en 2014, sans doute via le port, une tentative est en cours et on saura dans quelques mois si le fléau est éradiqué. «Mais là-bas, le milieu est plus simple que celui de la vigne, indique Gérard Cuendet, biologiste et désinsectiseur chez Zoocontrol. Contenir la mégacolonie, on y arrivera. L’éradiquer, c’est encore une inconnue.»

Garderie infestée

Le spécialiste a identifié la bestiole en août dernier. Appelé par la paroisse catholique de Cully, dont la garderie située sous l’église était infestée, il croit se trouver face à la fourmi d’Argentine, autre espèce hautement invasive (une mégacolonie ininterrompue lie Lisbonne à Gênes!). Mais les tailles variables des ouvrières l’interpellent – entre 2 mm et 4 mm, une caractéristique unique de ce spécimen (photo) – et il s’adresse au Canton. «Lorsque nous avons reçu les échantillons, Bernhard Seifert (ndlr: le «pape» de la fourmi) venait de publier sur le sujet, se souvient Daniel Cherix. Tout s’est incroyablement enchaîné!» Dans sa publication, le chercheur allemand différencie quatre espèces du groupe Tapinoma nigerrimum, la magnum étant la plus invasive.

Comment la bête est-elle arrivée à Cully? Sans doute par le biais d’une plante en pot, achetée dans un garden-center ou rapportée d’un voyage au bord de la Méditerranée pour orner la tombe d’un aïeul, suggère Gérard Cuendet. Mais, alors que nos fourmis indigènes sont entrées en hivernation, la méditerranéenne est réveillée. «À l’intérieur, la colonie ne s’est pas arrêtée de tout l’hiver! s’étonne le désinfestateur. Et en novembre, on en voyait encore sur les murs de vignes, et en décembre sous les tôles du chantier.»

Sa résistance au froid – en Allemagne, une colonie a survécu à un épisode de quatorze jours de gel à – 6,6 degrés (Seifert) – couplée à une attitude «opportuniste» (elle se déplace au gré de ce qu’elle trouve à consommer) font de la Tapinoma magnum une espèce invasive de pointe. De plus, comme toutes les envahisseuses, cette fourmi est polygyne: un seul nid peut contenir 350 reines… «Ces petits plus rendent son contrôle difficile et cela peut aller très vite à l’échelle du pays, admet Daniel Cherix. Ces fourmis font peu parler d’elles chez elles, où elles ont des prédateurs, mais dès que vous les sortez de leur contexte, elles peuvent devenir folles!» Gérard Cuendet parle même de «comportement délirant».

Pas de panique

Malgré tout, les deux biologistes insistent: il n’y a pas de raison de paniquer. Pour l’homme, la Tapinoma magnum ne représente pas de danger, ni de risque sanitaire. «Elle ne pique pas, mais peut grimper sur les jambes et mordre; c’est désagréable», précise Gérard Cuendet. En revanche, la colonisatrice pourrait démolir la biodiversité. On ne sait pas encore la menace qu’elle représente pour les vignes environnantes, mais il a été observé, dans un potager du périmètre infesté, qu’elle était capable de scier un tronc de choux de Bruxelles! En Italie, où elle est très présente, on a constaté de gros dégâts dans des cultures de raifort (Seifert).

Mais pour Daniel Cherix, le plus gros risque est «que les gens sortent la grosse artillerie. On cherche plutôt un traitement inoffensif pour l’utiliser également dans les maisons. On doit dénicher les failles dans sa biologie pour la contrôler plutôt que tenter de l’éradiquer.» Gérard Cuendet prépare un élevage pour observer ce que la fourmi mange le mieux et préparer des appâts. Aussi, sous la direction d’Anne Freitag, conservatrice au Musée de zoologie, des étudiants de l’UNIL tenteront prochainement de percer les secrets de cette espèce méconnue.

Soirée d’information aux riverains jeudi 1er mars, 19 h, Ancien Pressoir de la Maison Jaune, Cully. (24 heures)

Créé: 15.02.2018, 06h53

Tapinoma magnum

La Tapinoma magnum est présente tout autour de la Méditerranée. Elle creuse des nids très vastes
souvent à 1 mètre de profondeur. Polygyne – jusqu’à 350 reines pour un nid –, elle constitue très rapidement, quand elle est invasive, des supercolonies de plusieurs millions d’ouvrières dont les nids échangent leurs couvées. Il n’y a pas de vol nuptial. Opportuniste, elle ne construit pas de fourmilière, mais un réseau qui lie différents groupes denses et peut se déployer dans tous les milieux. Sa résistance au froid étonne: on n’a observé aucun dégât visible à –15 degrés. Elle est reconnaissable à son corps noir de taille variable (entre 2 et 4 mm) pour les ouvrières, à ses gros travaux de terrassement, mais aussi à son odeur de beurre rance quand on l’écrase.

Un chantier sous haute surveillance

«Le chantier va bien, les fouilles sont terminées dans les délais. Les fourmis sont toujours là, mais on fait avec!» C’est par ces mots que Georges Hauert, municipal des Bâtiments à Bourg-en-Lavaux, a appris à plusieurs personnes présentes au dernier Conseil communal de Bourg-en-Lavaux lundi la présence du nuisible sur le chantier des Fortunades. Le site abritera pompiers, voirie et archives communales à l’horizon 2019 – libérant ainsi le plateau de la gare, voué lui aussi à une grande mue.
En creusant un peu, «faire avec» les fourmis n’est en fait pas chose facile. Premier exemple avec le grand mur qui longeait le chemin du Vigny. Démonté, il sera remplacé par le mur sud du nouveau bâtiment semi-enterré. Les gravats ont été emportés par camions dans les décharges et compostières de Palézieux et de Forel, mais des contrôles serrés ont été organisés sur place. Autre exemple avec la terre végétale excavée. Initialement, il était prévu de la disperser dans les vignes alentour. Au lieu de cela, elle a été confinée sur le site et réutilisée. À entendre le désinfestateur Gérard Cuendet, on a ainsi évité une «cata».
Tout cela a évidemment un coût. Pour l’instant, la Commune a assuré la prise en charge du suivi d’urgence sur le site et sur la zone de décharge et compostière, indique la Direction générale de l’environnement (DGE). Bourg-en-Lavaux a aussi mis à disposition un container spécifique pour que les déchets végétaux du cimetière soient incinérés plutôt que mis en compostière. Le Canton finance la recherche et la mise en œuvre des moyens (appâts et barrages insecticides) pour contenir l’expansion et empêcher l’infestation des bâtiments. Il assure aussi l’implication et le soutien de mesures d’information aux riverains.
S’agissant des dépenses à venir relatives à l’assainissement du site ou d’éventuels surcoûts liés à des mesures de chantier ou précautions particulières, la clé de répartition des coûts entre les acteurs n’est pas encore arrêtée, indique la DGE. Dans tous les cas, le Canton et la Confédération participeront aux frais selon des taux qui devront être précisés.

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