«Dépister tout le monde ne sert à rien»

CoronavirusLes tests sont réservés aux cas sérieux, rendant difficile la comparaison avec d’autres pays. Notre système de recensement est-il le bon?

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Mercredi soir, le Tessin annonçait des mesures drastiques. Deuxième canton le plus touché du pays par le Covid-19, Vaud va-t-il promulguer un «état de nécessité» à la tessinoise, qui pourrait toucher les écoles, les restaurants, les cinémas et d’autres lieux de rassemblement? Attendra-t-il la position de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP)? Alors qu’une pétition réclame la fermeture des écoles et que des spécialistes prônent des mesures plus sévères, l’incertitude régnait jeudi en fin d’après-midi. Plusieurs sources au sein de l’État de Vaud annonçaient toutefois une communication importante vendredi.

Le 12 mars à midi, le Canton faisait état de 180 personnes testées positivement au coronavirus contre 57 trois jours plus tôt (l’OFSP, lui, recensait 156 cas vaudois, comme indiqué dans notre infographie). Sur les 180 malades vaudois, 40 sont hospitalisés et 15 aux soins intensifs. La propagation s’accélère; la courbe suisse suit une trajectoire similaire à celle de nos voisins italiens.

«Pas de rapport direct entre le nombre de cas positifs et les mesures»

Éric Masserey, médecin cantonal adjoint

«Ça va vite, dit le médecin cantonal adjoint, Éric Masserey, à propos de la propagation du virus. Et il n’y a pas de raison que les choses ne s’accélèrent pas ces prochaines semaines.» Inquiet? «Je suis comme tout le monde: préoccupé par l’évolution de la situation et l’impact que cela aura. Mais le dispositif est avancé. Est-ce qu’il va tenir le choc? C’est la question que tout le monde se pose. Nous avons réagi plus tôt que l’Italie. Nous verrons si les mesures ont fait effet.»

Depuis le 9 mars, les tests de dépistage sont réservés à une catégorie bien précise de la population suisse. L’OFSP ne veut pas «surcharger le système sanitaire qui doit rester fonctionnel pour les malades qui en ont besoin». Seuls sont testés les patients vulnérables et le personnel de santé présentant de la fièvre ou des symptômes sévères des voies respiratoires (toux, difficultés respiratoires). Une grande partie des personnes infectées échappent donc aux statistiques.

Carte de la Suisse

Cibler les complications

«Nous avons renoncé à savoir quelle est l’évolution du coronavirus dans la population générale, commente Éric Masserey. Je pense que c’est une décision raisonnable.» Comment suivre la progression de la pandémie dans ces conditions? «Ces chiffres ne permettent pas de la contrôler. Avoir plus de dépistages ne nous dit pas quoi faire. Ce qu’on veut, c’est infléchir la pente de la courbe; faire qu’elle monte moins vite.» Il ajoute que «dépister tous ceux qui ont des symptômes grippaux est impossible et n’a pas d’intérêt».

Pour ce spécialiste des maladies transmissibles, ces données «seraient de toute façon inexactes et ne répondraient pas à la question qui nous intéresse, à savoir celle des complications». Les autorités sanitaires focalisent en effet leur regard sur le nombre de cas qui se compliquent et le nombre d’hospitalisations, passant d’une stratégie «d’endiguement» du virus (adoptée au stade précoce) à une stratégie «d’atténuation».

«Il n’est pas trop tard pour agir. À condition de le faire immédiatement»

Emma Hodcroft, épidémiologiste, Université de Bâle

Des pays comme la Corée du Sud ont pris des mesures drastiques, notamment avec des campagnes massives de dépistage. La courbe est en baisse, là-bas, depuis plusieurs jours. Ne se prive-t-on pas d’une arme essentielle? «Il n’y a pas un rapport direct entre le nombre de cas positifs et les mesures à prendre, répète Éric Masserey. Je ne vois pas la nécessité d’avoir ces données pour prendre des décisions de nature politique. Le virus circule; on l’accepte. Le vrai problème, ce sont les personnes à risque qu’il faut protéger.»

L’exemple sud-coréen

L’exemple sud-coréen, Emma Hodcroft, épidémiologiste à l’Université de Bâle, le brandit assez vite lorsqu’on l’interroge sur le comportement à adopter face à la pandémie. «Outre les dépistages à grande échelle, la Corée du Sud a mis l’accent sur le travail à domicile, en prenant par exemple en charge les frais de garde de nombreux employés pour les soulager», détaille la spécialiste, qui prône donc une même réponse sous nos latitudes: multiplier les dépistages, encourager le travail à domicile et éviter les grands rassemblements. «Le virus se transmet de façon exponentielle par des personnes qui ne savent souvent pas qu’elles sont contaminées et qui n’ont donc pas changé leurs habitudes. Les cas vont continuer à se multiplier en Europe, mais il n’est pas trop tard pour agir. À condition de le faire immédiatement afin d’éviter des mesures extrêmes», poursuit Emma Hodcroft.

Moins catastrophiste que plusieurs de ses confrères –tel Marcel Salathé, épidémiologiste à l’EPFL, qui se dit «déçu par la lenteur des autorités suisses» à la RTS–, l’experte bâloise approuve les mesures prises par le Conseil fédéral, qu’elle préférerait toutefois voir durcies. À commencer par la taille des manifestations autorisées. «Il ne faudrait pas réunir plus de 100 personnes. Nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur ce qui s’est passé en Italie, où ils n’ont pas d’emblée saisi l’ampleur de la situation et ont vu leurs hôpitaux vite saturés.»

Peut-on comparer les statistiques entre pays, vu que les indications au dépistage varient? «C’est difficile effectivement, réagit Éric Masserey. Mais c’est la pente de la courbe qui est comparable; pas la courbe. Cette pente nous aide à comprendre à quel point les choses s’accélèrent.» Les taux de mortalité vont, eux aussi, être difficiles à comparer. En Suisse, ce taux indique le nombre de décès dans la population des malades testés positifs qui sont sévèrement atteints ou à risque. Il n’inclut pas, on l’a dit, des dépistages auprès de personnes sans risque avec des symptômes bénins.

À noter que si un médecin souhaite tester un patient hors des recommandations émises par la Santé publique, libre à lui de le faire.

Créé: 13.03.2020, 06h41

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