Des enfants dans la peau des jeunes réfugiés syriens

ClarensL’ONG Medair a simulé un camp de déplacés avec des élèves, pour qu’ils vivent cette terrible expérience de l’intérieur.

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L’incompréhension se lit dans leurs yeux. Un sentiment d’injustice mêlé à un soupçon de crainte transparaît sur leurs visages. Ce groupe d’enfants vient de se faire rudoyer par un homme, en habit militaire et fusil au poing. Il les pousse, leur assène: «Vous n’avez pas le droit d’être là! Retournez d’où vous venez!» Les pré-ados brandissent un visa de l’ONU. L’intransigeance du garde fléchit: «Vous voulez rentrer? Donnez-moi du whisky et des cigarettes. Vous n’en avez pas? Donnez-moi de l’argent.» Certains s’exécutent, d’autres négocient. Par chance, l’arme est factice: la scène ne se passe pas en Syrie mais devant la St. George’s School, école privée de Clarens qui rassemble plus de 50 nationalités. L’ONG Medair – qui aide les plus vulnérables à survivre aux crises et à se relever dans la dignité – a mis sur pied lundi dernier une simulation d’un camp de réfugiés syriens avec une classe d’élèves de 12 ans, en vue de la Journée mondiale des réfugiés, qui a eu lieu samedi.

Devant l’homme jouant la malveillance et demandant un bakchich, Olivia, 12 ans, se désole: «Il devrait nous respecter, mais il nous dépouille. C’est effrayant, et ça le serait encore plus si l’arme était réelle.» Jim Jackson, directeur exécutif du bureau de Medair à Ecublens, explique: «On n’y peut rien: aux abords des camps se trouvent ce genre de personnes qui appartiennent parfois aux gouvernements, parfois aux milices locales, et qui négocient l’accès aux camps des ONG ou des Nations Unies.» Deux heures plus tôt, ces élèves privilégiés avaient commencé l’exercice par une partie théorique (lire ci-contre), avec chiffres, films et photos à l’appui. Comme celle d’un Cambodgien triant le plastique sur une montagne de déchets. «Il a probablement votre âge. Il ne se trouve pas là à cause d’une faute quelconque», commente le conférencier, William Anderson, responsable des programmes pour Medair. Qui interroge: «Qui est né en Suisse?» Seules quatre mains se lèvent. «Vous êtes donc des migrants dans votre grande majorité. Ce matin, vous serez des réfugiés.»

Fin de la théorie, les enfants changent de peau. Ils ont dû amener des objets de chez eux: «Les bombes tombent sur vos maisons et vous attrapez trois choses au passage. C’est ce que ces gens font.» Commence la procédure d’enregistrement auprès des Nations Unies. A la clé, un jerricane d’eau. «Le nôtre fuit», se plaint Stella, 12 ans. «Désolé, c’est tout ce que nous avons», lui répond l’employée factice. Les enfants éprouvent les doutes et aléas de la démarche: une «famille» doit se faire recontrôler car soupçonnée d’avoir échangé à son insu de faux billets au marché. Là, ils tentent d’acheter de quoi se nourrir et se réchauffer pour la nuit.

Lors du troc, un garçonnet considère avec désarroi ses cartes de football si adorées: elles ne lui seront d’aucun secours pour obtenir ce dont il a besoin. «Ce qu’ils estiment précieux dans leur vie actuelle, comme des tablettes, se révèle inutile si leur vie changeait de la sorte et qu’ils devaient satisfaire leurs besoins basiques», constate Lorretta Cuff, bénévole à Medair. Dans ce «jeu de rôle», les enfants monteront aussi leurs propres tentes avec de grands bouts de carton.

Empathie et compassion

Dans un tel exercice, comment sensibiliser sans choquer? William: «Les armes montrées sur les photos ne sont jamais dirigées directement sur quelqu’un et nous respectons la dignité des personnes. Nous tentons simplement de parler aux enfants avec des éléments de leur monde, et les autres enfants les intéressent toujours. Or il y en a beaucoup parmi les déplacés syriens.» «Ces derniers nous disent que l’école leur manque et qu’ils aimeraient juste retourner chez eux», précise Jim.

«Par cette opération, il s’agit de leur faire ressentir de la compassion et de l’empathie, sans qu’ils se sentent coupables», souligne Lorretta. Pari gagné: dès la première heure, le point de vue avait évolué. Au début de la conférence, une tente de réfugiés était vue comme un repoussoir, symbolisant pour eux «poussière» et «saleté». Après explications, elle était devenue synonyme de «sécurité», d’«espoir» ou de «nouveau départ». Olivia conclut: «J’ai pu me mettre à leur place et voir que c’était dur et triste. Mais on peut aider, en donnant de l’argent mais aussi en informant autour de nous et en disant de ne pas les juger.»

La phrase de Leonardo, 12 ans, dans une interview à une prétendue journaliste de CNN, résume tout: «S’il-vous-plaît, aidez les réfugiés! Nous sommes aussi des êtres humains!»

Créé: 21.06.2015, 22h45

Les chiffres de l'ONU

7,6 millions Le nombre de déplacés syriens, environ l’équivalent de la population suisse.

3,9 millions Le nombre de réfugiés syriens enregistrés.

12,2 Les personnes qui ont besoin d’assistance humanitaire à l’intérieur de la Syrie.

28,2% Le pourcentage de réfugiés syriens enregistrés au Liban (où ils sont 1,1 million), par rapport à la population libanaise. En Jordanie, les réfugiés représentent 9,4% de la population et 2,3% en Turquie.

33 millions Le nombre de déplacés dans le monde.

17 millions Le nombre de réfugiés dans le monde.

232 millions Le nombre de migrants dans le monde.

1,25 $ par jour La définition de l’extrême pauvreté, soit environ 1 fr.15 suisse.


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