«Des milliers de poissons tués dans nos rivières»

PollutionPhilippe Savary tire la sonnette d’alarme. Le garde-pêche déplore les nombreuses pollutions constatées dans les cours d’eau vaudois. Et leurs conséquences dramatiques.

Aux aguets, Philippe Savary traque les pollutions dans les 6000 km de cours d’eau du canton.

Aux aguets, Philippe Savary traque les pollutions dans les 6000 km de cours d’eau du canton. Image: Philippe Maeder

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Un spectacle désolant. Mi-avril, les corps sans vie de centaines de poissons flottaient dans la Morges. L’information, révélée par «24 heures», avait fait le tour des médias et suscité beaucoup d’émotion. À en croire Philippe Savary, garde-pêche au Canton et responsable pour la Suisse romande et le Tessin de la campagne nationale de prévention contre les pollutions «Sous chaque grille se cache une rivière», ce genre de drame serait plus fréquent qu’on ne le pense.

Philippe Savary, combien de cas de pollution dénombrez-vous chaque année dans les rivières vaudoises?

Avec d’autres organismes chargés de la police des eaux, nous effectuons plusieurs centaines d’interventions par année. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg. Car sont recensés uniquement les cas pour lesquels nous sommes avertis. Avec 6000 km de cours d’eau dans le canton, on passe inévitablement à côté de nombreuses pollutions. On le remarque d’ailleurs lorsque l’on fait des contrôles. Parfois, nous découvrons des secteurs où il n’y a plus aucun poisson. On en déduit alors qu’une pollution pour laquelle nous n’avons pas été avisés a eu lieu.

Récemment, des poissons morts ont été retrouvés dans la Morges. Chaque pollution tue-t-elle?

Non, mais il y a systématiquement un impact négatif sur l’environnement. Reste que des milliers de truites, chabots ou autres espèces vivant dans nos cours d’eau meurent chaque année par la faute de l’homme. Des tragédies de l’ampleur de celle qui s’est produite dans la région morgienne, avec des centaines de poissons décédés découverts sur plusieurs kilomètres, arrivent deux à trois fois par année. Ce qui n’est tout de même pas rien. Mais le plus généralement, on constate des mortalités moindres sur des périmètres plus réduits.

Qui sont les pollueurs?

Les sources de pollution sont très diverses et les pollueurs peuvent vraiment être Monsieur ou Mme Tout-le-monde. Actuellement, nous avons, par exemple, un gros problème avec des entreprises itinérantes, le plus souvent françaises. Ces commerçants proposent des services de travaux extérieurs comme le nettoyage de toitures, de façades ou de dalles. Afin de les réaliser, ils utilisent des produits qui ne sont pas homologués en Suisse ou en achètent chez nous et ne respectent pas la notice. Pour ne rien arranger, ils ajoutent parfois du détergent ou du chlore. Toutes ces substances hautement toxiques sont évacuées dans les grilles d’eaux claires et finissent dans la rivière. On arrive de temps en temps à les coincer, mais la plupart des contrevenants agissent impunément.

La personne qui a commandité les travaux peut-elle être tenue pour responsable?

Oui et la plupart du temps les gens ne sont pas conscients d’avoir fait quelque chose de répréhensible jusqu’à ce que l’on frappe à leur porte. La méconnaissance de la problématique au sein de la population est un énorme souci.

Avez-vous un exemple?

On le remarque notamment quand quelqu’un nettoie ses dalles avec de la Javel ou des produits phytosanitaires. Ou lorsqu’un propriétaire vidange sa piscine et évacue son contenu plein de chlore dans les eaux claires. Tout cela est illégal et a des conséquences dramatiques sur le milieu aquatique. Les communes sont également parfois en cause. En particulier pendant le nettoyage des fontaines. Pour une telle action, nous avons déjà vu certains employés utiliser plus de 100 fois la dose de chlore recommandée. Le délai préconisé de quarante-huit heures minimum avant de rejeter l’eau n’est souvent pas respecté et tout part directement à la rivière. C’est invraisemblable.

Quels sont les risques pour les pollueurs?

Il faut bien se rendre compte que polluer un cours d’eau est un délit pénal. On ne s’expose donc pas à une simple contravention. La facture peut même se chiffrer en centaines de milliers de francs selon les dommages provoqués.

Lors du drame de la Morges, un pêcheur a averti les médias. Le Canton n’aurait-il pas intérêt à mieux communiquer sur ce genre d’événements pour attirer l’attention du public?

En effet, nous avons encore du travail à réaliser à ce niveau. Cependant, s’agissant d’enquêtes judiciaires, on ne peut pas toujours communiquer rapidement pendant les investigations. Il est toutefois impératif que nous arrivions à sensibiliser un maximum de monde à cette problématique. C’est en ce sens que l’Association suisse des gardes-pêche a lancé la campagne «Sous chaque grille se cache une rivière» en 2011. Avec mes collègues, nous avons remarqué que les pollueurs sont souvent ignorants des conséquences de leurs actes. Une bonne partie pense même que tout ce qui traverse une grille finit à la station d’épuration. On doit donc leur expliquer que les grilles d’eaux claires ne sont pas des «tout-à-l’égout».

Ressentez-vous un progrès dans les pratiques au sein de la population?

Avec nos différents spots publicitaires qui sont passés à la télévision, à la radio et au cinéma, on estime que plusieurs millions de personnes ont au moins été exposées une fois au message préventif. Certains font faux depuis des décennies et gardent leurs mauvaises habitudes. Néanmoins, on reçoit davantage d’appels pour nous avertir que de la mousse est apparue dans un cours d’eau ou que des poissons sont morts. Cela démontre que, de manière générale, les gens sont plus sensibles à la problématique environnementale. On fonde également énormément d’espoirs sur la jeune génération. C’est pourquoi nous continuons à animer des ateliers, notamment dans les écoles. Des parents confient d’ailleurs que leurs enfants font la police et n’hésitent pas à les gronder s’ils jettent leur mégot ou chewing-gum dans une grille.

Vous nous avez exposé beaucoup de mauvaises pratiques. Quels sont donc les gestes à adopter pour que la situation s’améliore?

Être attentif aux produits utilisés dans son jardin ou sur son balcon, récupérer et déposer les excédents dans les centres de collecte, laver sa voiture dans un espace dédié à cette activité… L’idéal serait même de ne plus faire usage de substances chimiques. Dans tous les cas, l’utilisation de produits tels que l’eau de Javel ou encore les désherbants chimiques est totalement interdite pour l’entretien de terrasses, places pavées et chemins. Si l’on prend l’exemple du nettoyage des terrasses, des toitures ou des fontaines, il est possible de le faire avec de l’eau, un bon jet à pression et des brosses. Le problème est que les gens souhaiteraient pouvoir tout rendre propre sans effort. Malheureusement, je ne connais aucun produit, ceux estampillés biodégradables inclus, à propos duquel je peux affirmer qu’il n’aura aucun impact sur le milieu aquatique. Et n’oublions jamais que les cours d’eau se jettent dans les lacs, sont interconnectés avec les nappes phréatiques et que, par conséquent, tout ce qui est balancé à travers les grilles d’eaux claires termine dans nos boissons. (24 heures)

Créé: 16.05.2018, 06h50

La qualité de notre eau s’améliore, mais…

«Depuis une trentaine d’années, la qualité des eaux s’améliore dans les lacs et rivières vaudois, assure Florence Dapples. Néanmoins, on ne peut pas dire que chaque cours d’eau se porte bien.»

Pour émettre une telle affirmation, la cheffe de la Division protection des eaux du canton s’appuie notamment sur des prélèvements chimiques réalisés régulièrement. Ils servent à déterminer la concentration de pesticides et de certains nutriments comme le phosphate. Pour les nutriments, 33% des analyses sont «bonnes» à «très bonnes», tandis que 28% sont «mauvaises».

La Promenthouse ou la Grande-Eau sont par exemple notées positivement. Tout le contraire de la Venoge ou de la Broye. Parallèlement, des prélèvements biologiques ayant pour but d’étudier la petite faune aquatique sont effectués par les autorités. 78% de ces derniers se révèlent «bons» ou «très bons».

Mauvais points toutefois pour l’aval du Talent ou le Boiron de Nyon. «Dans l’ensemble, les résultats sont encourageants, estime Florence Dapples. On doit désormais poursuivre nos efforts. Cela passe par l’amélioration du traitement des micropolluants dans les stations d’épuration prévue ces prochaines années. Nous avons également pour but de diminuer l’utilisation de produits phytosanitaires. Un programme a été adopté en ce sens par le Conseil fédéral en septembre dernier.»

L’enquête sur la Morges se poursuit

Le mardi 17 avril, des centaines de poissons étaient victimes de la pollution dans la Morges. Quatre semaines plus tard, l’origine de la contamination demeure inconnue.

«De nombreuses investigations ont été effectuées, sans succès pour le moment», confient les autorités cantonales. À l’époque des faits, une pollution au chlore était fortement suspectée. Le nettoyage illicite de toitures avec des produits non autorisés comme des cocktails d’herbicides avait alors été évoqué comme possible cause du drame.

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